Quelques références sur l’anarchisme mutuelliste


« Proudhonisme » et mutuellisme anarchiste au-delà de Proudhon

Quelques références sur l’anarchisme mutuelliste

Avant-propos :

 Il est sans doute nécessaire de distinguer « proudhonisme » et « mutuellisme ». Le mutuellisme n’est pas limité à la personne de Proudhon même si ce dernier est une inspiration majeure ; inversement, toutes les personnes s’étant revendiquées comme « proudhoniennes » ne sont pas nécessairement mutuellistes. Le collectivisme anarchiste est une marque de cette divergence ; beaucoup de collectivistes se revendiquant de Proudhon avant d’en rejeter les conclusions mutuellistes.

Rappelons également qu’il existe (en français du moins) une distinction entre les termes de « mutualisme » et de « mutuellisme ». Le « mutualisme » ne désigne que le mode d’organisation sur le principe de la mutualité, et est généralement à une vision apolitique et n’est qu’une manifestation de l’économie sociale et solidaire. Le « mutuellisme » quant à lui est un véritable projet politique – ou devrait-on dire, antipolitique.

Ceci étant dit, cet article ne cherche pas à expliquer en profondeur la signification du terme « mutuellisme », et de ses liens et de ses différences avec ce que sont le « libertarianisme de gauche », « l’anarchisme de marché de gauche » (ou « anticapitaliste »), et ainsi de suite. J’explore ceci dans un autre de mes articles : Qu’est-ce que le mutuellisme ? Une définition.



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Le mutuellisme « pendant » Proudhon

Proudhon ne s’est pas inspiré de rien. Le terme de « mutuellisme » ne vient pas de lui – les canuts lyonnais utilisaient déjà ce mot, qu’il a repris. Aux Etats-Unis, le terme de « mutualism » apparaît également dans des journaux owenistes (socialistes utopistes).  Benjamin Tucker pointe du doigt Josiah Warren, un oweniste américain, de onze ans l’aîné de Proudhon et ayant participé à des colonies utopistes, comme le premier mutuelliste (et anarchiste individualiste) des Etats-Unis.

Josiah Warren a été entre autres l’auteur d’un Manifeste (en anglais) ainsi que d’un ouvrage nommé Equitable Commerce. (Equitable Commerce : A New Development of Principles for the Harmoneous Adjustment and Regulation of the Pecuniary, Intellectual and Moral Intercourse of Mankind, proposed as Elements of New Society, publié en 1846 – en anglais)

Proudhon n’agissait également pas seul. On peut compter les collaborateurs des journaux qu’il a dirigé pendant la révolution de 1848. On mentionnera, entre autres, Charles Beslay, Gustave Chaudey, Victor Pilhes… Tous également exécuteurs testamentaires de Proudhon. Beslay se ruine dans les années 1850 avec un nouveau projet de banque du peuple, et devient communard en 1871 (élu au conseil de la commune, il se range du côté de la minorité socialiste et internationaliste dénonçant la dérive autoritaire des jacobins et blanquistes), puis rejoindra en exil l’internationale anti-autoritaire de James Guillaume et Bakounine, où il y devient l’un des derniers « individualistes » de l’organisation. Il a été l’auteur de mémoires sur la Commune de Paris. Gustave Chaudey collabore surtout avec des libéraux et des socialistes fouriéristes et à leurs journaux (par exemple, l’Association, un journal souhaitant réunir les différentes écoles du coopérativisme, du libéralisme philanthropique au fouriérisme, en passant par le proudhonisme), ainsi qu’à une expérience de banque mutuelle (La société du crédit au travail de JP Béluze). Sous la commune, il est accusé à tort par plusieurs leaders blanquistes dont Raoul Rigault d’avoir été responsable d’une fusillade contre la foule en Janvier 1871, et il est exécuté (ce qui cause la protestation de plusieurs des socialistes internationalistes membres du conseil de la commune, et la démission de Gustave Courbet, ami de Chaudey et lui-même disciple de Proudhon). Victor Pilhes occupe une position intermédiaire entre blanquistes et Proudhon. Il participe en 1870 à des tentatives d’insurrection et soutient la Commune, mais n’y participe pas du fait qu’il était à Toulouse quand celle-ci eu lieu.

D’autres « disciples » de Proudhon sont listés dans le document Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865) : Quelques remarques sur sa vie, sa pensée, ses influences ,de la société P.J. Proudhon : « l’ancien Saint-Simonien » Alexandre Massol, George Pouchet, Adolphe Royannez, Gustave Maroteau, Marc-Lucien Boutteville, Eugène Vermesch. Ces derniers, plutôt athées, « néo-hébertistes », semblent former une « tendance plutôt révolutionnaire » issue du proudhonisme.

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Revenons-en aux Etats-Unis, pour y retrouver William Bartchelder Greene. Militaire puis pasteur, auteur de pamphlets égalitaristes, il reprend le mutuellisme du Proudhon et y introduit des notions de socialisme chrétien. Il s’inspire aussi fortement d’un des adversaires politiques de Proudhon : le socialiste Pierre Leroux. Greene reprend du service à l’occasion de la guerre de sécession américaine, où il s’engage volontairement du côté de l’union contre le sud esclavagiste. Ses plus grandes œuvres sont principalement des travaux économiques – il publie en 1850 Mutual Banking (en anglais ; c’est son ouvrage le plus connu. Il y développe des idées concernant le crédit mutuel gratuit) ; en 1857, il publie un autre traité, The Radical Deficiency of the Existing Circulating Medium and the advantages of a mutual currency (Ici aussi une défense des pratiques bancaires mutualisées et de l’étalon or).

Deux autres contemporains de Proudhon méritent d’être mentionnés pour s’être intéressés aux travaux de Proudhon : Anselme Belleguarrige et Joseph Déjacque. Tous les deux se sont montrés très critiques de Proudhon. Joseph Déjacque est probablement le premier communiste libertaire ayant existé. Très critique de Proudhon (Il utilise le terme de « libertaire » pour se distinguer d’un « anarchisme » qu’il lie aux idées réactionnaires proudhoniennes), il est favorable au communisme plutôt qu’au mutuellisme, mais considère que ce dernier reste une position intermédiaire utile. Anselme Belleguarrige, de son côté, adopte des positions beaucoup plus individualistes que Proudhon, parfois associées à l’égoïsme de Stirner. Le plus souvent cependant sa philosophie se rapproche de celle de Benjamin Tucker. Il semblerait qu’il avait été en contact avec Henri David Thoreau et Josiah Warren. Il est notamment connu pour son mensuel L’Anarchie, Journal de l’Ordre, dont seul deux numéros sont publiés en Mai et Juin 1850. Son premier numéro est un « Manifeste de l’anarchie », le second est un essai sur la révolution.



Le mutuellisme dans l’Association Internationale des Travailleurs (AIT, 1864-1876/78). Les interprétations individualistes et collectivistes de l’œuvre de Proudhon.

Quand Proudhon meurt, début 1865, la première internationale vient à peine de se constituer. Cette dernière cependant à ses débuts reprenait des inspirations très largement mutuellistes et proudhoniennes : coopérativisme et soutien aux mutuelles, rejet dans une certaine mesure du réformisme et de l’action politique au profit de l’action sociale, fédéralisme, « crédit gratuit » et appel à la notion de « réciprocité » – au grand dam de Marx. Les mutuellistes, principalement issus de la France, de la Belgique et de la Suisse, dominent les premiers congrès de l’AIT.

Le mutuellisme dans l’internationale observe une évolution au fil du temps. On y distingue généralement une faction « étroite » et une faction « avancée ».

Les mutuellistes étroits se distinguent par des positions plus modérées ; parfois qualifiés d’ « individualistes », ils souhaitent la conservation de la propriété du sol, critiquent l’usage de la grève qui n’est à leurs yeux qu’un pis-aller, une impasse voire un potentiel désastre pour les organisations ouvrières, et y préfèrent le recours à la coopération. Ils veulent aussi, à l’image de Proudhon, le maintien de l’unité familiale, et adoptent en conséquence des idées rétrogrades sur la place de la femme. Dans leurs rangs, on peut compter Henri Tolain, Eugène Fribourg, Chemalé

Leurs positions sont rendues claires dans leur Mémoire au congrès de Genève de l’Association Internationale des Travailleurs (1866). (Il est possible de retrouver un grand nombre de documents concernant la section française de l’association internationale des travailleurs, témoignant de ses positions mutuellistes et leur évolution entre 1864 et 1871, sur antimythes).

S’y oppose une minorité, plus « avancées », favorables à des progrès sociaux et particulièrement à l’éducation publique et au travail des femmes – dans le mémoire des délégués français au congrès de Genève, la minorité présente ses positions dans une section à part.

Le mutuellisme de l’AIT évolue à partir des années 1867-68 du fait de la pression des évènements – crises économiques et politiques, guerres, multiplication des grèves… – se manifeste par un une radicalisation du discours mutuelliste. Les mutuellistes étroits eux-mêmes deviennent partisans de la grève, que Tolain qualifie de « guerre sacrée » (évolution saluée par Marx). Les mutuellistes avancés poursuivent sur leur lancée.

Parmi ces mutuellistes avancés qui vont commencer à se montrer dominant chez les mutuellistes français après 1868, on peut compter Eugène Varlin, Benoît Malon, Alphonse Delacour, Eugène Tartaret, Murat, Fournaise, Theisz

Beaucoup de ces acteurs se rangeront du côté du collectivisme anarchiste ultérieurement. Eugène Varlin, une figure très notable de la Commune de Paris (et tué pendant la répression) se proclame ainsi vite collectiviste après avoir été influencé par le fouriérisme puis par le mutuellisme proudhonien. Mais à ce moment, on observe surtout ce que Max Nettlau notera comme une variété de synthèses entre mutuellisme et collectivisme et une certaine confusion. James Guillaume évoque ainsi dans ses souvenirs sur l’Internationale (L’Internationale, Documents et Souvenirs, publié en 1905, dont le premier tome discute notamment des débats entre mutuellismes et collectivismes dans l’AIT) le grand nombre de socialistes belges adoptant certaines des positions collectivistes, à l’exemple de la propriété collective du sol, tout en conservant le label de « mutuellistes ». Ce même James Guillaume entretient une correspondance avec André Murat, tentant de prouver à ce dernier (qui avait appelé en 1869 à pratiquer l’expropriation des capitalistes sans dédommagement, dans le cadre où il y aurait une révolution) qu’il n’est en fait pas mutuelliste, mais collectiviste. Murat cependant ne change pas d’avis. Les internationalistes et mutuellistes Lyonnais, avec des figures telles que Tartaret, sont les plus avancés mais également ceux affirmant le plus un programme proudhonien (-en partie du fait de la faible présence de socialistes utopistes dans la ville-), avec des projets de fédérations de crédit gratuit, de sociétés de consommation… Ils s’opposent durement aux libéraux.

En lien avec l’Internationale mais non membres de cette dernière, plusieurs militants mutuellistes parfois très radicaux sont notables. Parmi eux, Auguste Vermorel, leader du journal Le Courrier Français, qui est une source très importante pour la compréhension de l’évolution des idées des mutuellistes.  Le Courrier Français (malheureusement indisponible en ligne) servait d’organe officieux à l’AIT en France, et était donc une plateforme majeure pour les mutuellistes. Vermorel lui-même se rapproche du mutuellisme avancé, en critiquant durement toute tentative d’alliance avec les classes non-travailleuses. C’est aussi un opposant aux socialistes utopiques, et il attaque régulièrement, aux côtés de Tolain et de Fribourg, le projet de banque mutuelle du cabétiste Béluze, pour son alliance avec la bourgeoisie et pour ses prétentions à centraliser le mouvement coopératif. Vermorel est élu au conseil de la Commune de Paris ; blessé sur les barricades, il est capturé puis meurt des suites de ses blessures. Parmi les collaborateurs de Vermorel soulignons la présence notable de Georges Duchêne.  

L’un des principaux pamphlets de Vermorel, Le Parti Socialiste, rédigé en prison en 1870, n’est en rien un traité anarchiste et individualiste, mais, à l’image du reste de la littérature socialiste antiautoritaire de cette période, mélange mutuellisme et défense de la démocratie directe, du communalisme et du fédéralisme.

Électrons libres du socialisme inspirés par le mutuellisme (mais non dogmatiques, ils ne se revendiquent pas d’une école particulière du socialisme), les noms des journalistes et écrivains Jules Vallès et Gustave Lefrançais méritent aussi d’être rappelés – tous deux également élus au conseil de la commune de Paris. Édouard Rouillier, communard et leader d’une ligue des antipropios, était également considéré comme un proudhonien.

D’autres socialistes et communards inspirés par Proudhon sont Arthur Arnould (Auteur notamment en 1877 de l’État et la Révolution, traité rejetant l’étatisme bourgeois autant que socialiste, sans pour autant s’affilier à la pensée mutuelliste) et dans une moindre mesure Achille Le Roy, qui deviendra guesdiste mais avec une certaine sensibilité libertaire.

La confusion entre « proudhonisme », mutuellisme et collectivisme existe donc toujours au moment de la Commune de Paris. L’inspiration proudhonienne est alors toujours très présente, quoique limitée par le cadre insurrectionnel et par le fait que seule la minorité s’intéresse véritablement à la réalisation d’un projet social immédiat.

En dehors de France, on peut compter un certain nombre de militant et intellectuels proudhoniens et mutuellistes, comme Guillaume de Greef, Achille Denis en Belgique… Nommons également pour la Belgique César de Paepe, qui démontre les tentatives de synthèse ayant lieu dans l’internationale en occupant un rôle intermédiaire entre collectivistes et mutuellistes « individualistes », faisant des concessions aux uns et aux autres (tout comme ultérieurement il occupera une position intermédiaire entre collectivistes et communistes autoritaires, avant de finalement renier l’anti-autoritarisme).

En suisse, il est possible de citer Pierre Coullery (qui néanmoins adoptera des positions très modérées, étroites et électoralistes, et entretint des polémiques avec Vermorel par le biais de son propre journal, La Voix de l’Avenir), et, à travers lui, une portion importante de la fédération jurassienne de l’AIT.

Encore aujourd’hui le collectivisme est relié au proudhonisme. René Berthier, militant à la fédération anarchiste, défend ainsi un programme collectiviste sur la base de la pensée de Proudhon dans ses Études proudhoniennes.

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 Le mutuellisme après 1871 et au-delà de Proudhon. Le mutuellisme individualiste de Boston.

Le mutuellisme tend à reculeren Europe à partir de ce moment, même si, en France par exemple, le proudhonisme se maintient à travers l’interprétation qu’en font les collectivistes, puis ultérieurement, chez les syndicalistes d’action directe, et dans le mouvement des Bourses du Travail. George Yvetot ou Fernand Pelloutier par exemple sont des lecteurs assidus de Proudhon, mais ne rejoignent pas les thèses mutuellistes en ce qui concerne l’organisation d’une société émancipée où ils penchent bien évidemment plutôt du côté collectiviste. Aussi le degré dans lequel les idées mutuellistes sont toujours acceptées semble varier. Certains, comme le syndicaliste et coopérateur Gaston Illi, semblent assez proches des thèses du mutuellisme proudhonien. Il en va de même pour divers individualistes comme Théodore Jean, Georges Deherme, Roger Gillot

Il est possible de relever diverses réinterprétations et « récupérations » de Proudhon au tournant du XXème siècle : George Sorel, George Valois, qui représentent un déraillement réactionnaire d’un syndicalisme d’action directe qui en appelle à une lecture biaisée de Proudhon – dont le point culminant est évidemment le cercle proudhon. D’autres exemples de cet aventurisme intellectuel pourraient être Edmond Lagarde et son ouvrage « La Revanche de Proudhon : Ou l’avenir du socialisme mutuelliste (1905). Lagarde affirme dégager un nouveau mutuellisme, un « mutuellisme pratique ». Cependant, ces théories sont très éloignées de l’anarchisme. De fait les influences du proudhonisme s’étendent bien au-delà des cercles anarchistes ou syndicalistes, ou mêmes socialistes antiautoritaires. Hector Merlin et son éphémère parti proudhonien de la fin du XIXème siècle en est encore une autre manifestation.

 La sociale démocratie, le fédéralisme ou le coopérativisme ne manquent pas d’invoquer son image. Dans les cercles intellectuels, les sociologues George Gurvitch (qui propose une synthèse des idées de Proudhon et de Marx), Marcel Mauss (critique du socialisme anti-marché des bolcheviques et proche du coopérativisme), Durkheim ont tous été des lecteurs de l’œuvre de Proudhon. Les interprétations non anarchistes de ses travaux sont donc nombreuses.


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En Allemagne, il doit être fait mention de Gustav Landauer et de son Alliance Socialiste (Sozialistischer Bund) fondée en 1908 qui, tout en se rangeant derrière un label générique de socialisme anti-autoritaire, fait largement appel à des notions proudhoniennes et au mutuellisme. L’alliance s’investit ainsi dans l’activité coopérative. En 1919, Gustav Landauer participe, au côté d’Erich Müsham et de Silvio Gesell (théoricien de l’économie libre et lui aussi tirant son inspiration de Proudhon) à la république de conseil de Bavière, où il est commissaire à l’instruction publique. Il est assassiné la même année par les Freikorps lors de répressions. Il est possible de retrouver ici et surtout ici (Gustav Landauer, Revolution and other writings, a political reader, 2010) plusieurs des textes de Landauer (en anglais).


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Cependant, c’est aux Etats-Unis qu’est mise sur pied une réinterprétation radicale du mutuellisme. Là où le proudhonisme se tourna en France et en Europe vers l’anarchisme « social » et collectiviste, il prend, outre-atlantique, la forme d’un individualisme strict, acceptant le plus souvent les bases théoriques et axiomes de Proudhon – libre association et contrat, rejet du monopole… – tout en rejetant certaines de ses conclusions et ses propositions pratiques. Les principaux acteurs de cette révolution théorique sont aussi connus sous le nom d’anarchistes de Boston ; cependant il est possible de généraliser cette vague individualiste et mutuelliste de la fin de la guerre de sécession jusqu’à l’année 1917. Les principales marques de cet individualisme sont une interprétation anticapitaliste de l’économie de marché, et une volonté de progressisme social remarquable.

L’individualisme américain, avec en toile de fond des figures comme Henri David Thoreau (auteur de Walden et de La Désobéissance Civile), bénéficie de l’action notable de Ezra Heywood, qui republie les travaux de William B. Greene et de Josiah Warren, et s’avère être un pamphlétaire prolifique. Heywood publie également les traductions faites par Benjamin Tucker en anglais de l’ouvrage classique de Proudhon, Qu’est ce que la propriété ?

Benjamin Tucker est le principal animateur de cet anarchisme bostonien, par le biais de son journal Liberty, publié de 1881 à 1908. Prenant inspiration de Proudhon, Josiah Warren et Karl Marx, Benjamin Tucker introduit une analyse de ce qu’il identifie être « quatre monopoles », privilèges garantis par l’état, manipulant le marché et contrôlant le droit de libre association au profit des élites économiques. Il est l’auteur de Instead of a book, by a man too busy to write one (1892-1897) et d’Individual Liberty (1926). Ces deux ouvrages (en anglais) sont des collections de ses articles publiés dans son journal Liberty, dont on peut d’ailleurs retrouver l’ensemble des numéros numérisés sur le site Libertarian Labyrinth de Shawn Wilbur.

D’autres représentants de cet anarchisme bostonien sont Lysander Spooner, l’anarchiste syndicaliste Dyer D. Lum (auteur de The Economics of Anarchy : a Study of the Industrial Type, 1890), Clarence Lee Swartz (auteur de What is Mutualism ?, 1927), Victor Yarros, Stephen Pearl Andrews (Auteur de The Science of Society, 1851), Jo Labadie, les féministes Gertrude Kelly, Voltairine de Cleyre (qui se rapproche des anarchistes communistes ultérieurement), et Lillian Harman

En 1886, en lien avec John Henri Mackay, militant anarchiste homosexuel, lui aussi collaborateur au Liberty et ayant redécouvert Max Stirner, Tucker se tourne vers l’anarchisme égoïste – menant par ailleurs à une division entre égoïstes, et individualistes favorables, comme Lysander Spooner, aux « droits naturels », qui étaient vus jusqu’alors comme le fondement de l’individualisme, jusque chez Proudhon. Les partisans de ces derniers se retirent du journal de Tucker en réaction aux polémiques.

L’influence de l’anarchisme bostonien ne se limite pas aux Etats-Unis. En Russie, ainsi, l’anarchiste individualiste Lev Chernyi publie en 1907 l’ouvrage Anarchisme Associatif (malheureusement quasiment non traduit jusqu’à aujourd’hui, hormis quelques passages par E. Armand) tirant inspiration de Proudhon ainsi que de Benjamin Tucker et de Max Stirner tout en restant critique à l’égard des uns et des autres. Lev Chernyi prend des positions très clairement mutuellistes, souhaitant, à l’image de Proudhon et de Tucker, une réorganisation de la société fondée sur la libre association et le libre contrat. Il se montre méfiant à l’égard de l’anarcho-communisme professé entre autres par Kropotkine, qu’il voit comme une menace contre la liberté individuelle. Participant à la révolution de 1917 et l’un des leaders de la Fédération des Groupes Anarchistes de Moscou, il échappe à la répression bolchevique, jusqu’à ce qu’il soit capturé, torturé puis exécuté par la Tchéka en 1921.

En France, l’anarchiste individualiste et partisan de la liberté sexuelle E.Armand, principal contributeur aux journaux L’En-Dehors et L’Unique, est également grandement influencé par l’anarchisme de marché anticapitaliste de Tucker – il se revendique ainsi mutuelliste dans l’article « mutualisme » de l’Encyclopédie Anarchiste.

L’anarchisme individualiste américain va commencer à refluer après les années 30, tout le fera l’anarchisme en son ensemble avec la fin des grandes révolutions en Russie et en Espagne.



Autogestion et mutuellisme dans les années 60

Le renouveau de l’idée autogestionnaire dans les années 60 remet au goût du jour certains des principes mutuellistes et coopératifs. Certains auteurs mutuellistes sont redécouverts. Cependant, en Europe du moins, le retour de l’expérience autogestionnaire ne signifie que peu le retour en grâce d’un mutuellisme anarchiste stricte ; le retour est manqué.

Aux Etats-Unis aussi, l’expérience autogestionnaire fait aussi des émules, mais elle a lieu dans un contexte où l’on retrouve une faction politique peu présente alors en Europe : les libertariens. C’est ainsi qu’émerge la « seconde vague » de l’anarchisme mutuelliste et de marché de gauche.

Les « anarcho-capitalistes » – tels que Murray Rothbard, qui ne partagent que peu de racines communes avec le mouvement anarchiste classique hormis des interprétations très biaisées de l’anarchisme bostonien (on ignore allègrement l’anticapitalisme affiché de Tucker et de Spooner) – profitent de l’émergence de tendances socialistes antiautoritaires et autogestionnaires critiques du communisme d’état (la New Left – La Nouvelle Gauche) pour tenter un rapprochement. Il y a une tentative, par certains « anarcho-capitalistes », de créer un anarchisme de marché « de gauche », abandonnant la défense de la hiérarchie d’entreprise, des grandes industries, voire du patronat en son ensemble. Murray Rothbard va jusqu’à dénoncer l’incohérence du libertarianisme de droite, en montrant que les libertariens, s’ils rejettent la coercition, tendent cependant à vouloir préserver des droits de propriété et des structures économiques qui ont été historiquement fondées sur la violence et l’expropriation. L’alliance du libertarianisme avec la droite est remise en question.

Cette tentative finit cependant par avorter, Murray Rothbard abandonnant finalement ses tentatives de rapprochement (cette expérience laissera cependant la marque d’un « Rothbardisme de gauche » encore revendiqué par certaines personnes aujourd’hui). Une figure très notable de ce processus est également Karl Hess, qui, après avoir hésité entre la droite républicaine et la Nouvelle Gauche, ayant participé au parti libertarien mais ayant également été membre de l’IWW et ayant soutenu le Black Panthers Party, finit par distinguer son soutien au libre marché et le capitalisme. Son proche collaborateur, Goldwater, suit un même processus. L’apport de ces auteurs – qui ne sont pas à proprement parler mutuellistes – alimente beaucoup les réinterprétations ultérieures de la pensée de l’ « anarchisme de marché anticapitaliste » et du mutuellisme, par leur distinction des structures capitalistes elles-mêmes, et du « marché » entendu comme lieu de libre association et contrat.

De la fin des années 70 jusqu’aux années 90, l’anarchisme connaît un nouveau recul.


Mais à la fin de cette période, on voit une réémergence de l’anarchisme – Et avec lui, un retour du mutuellisme.

L’état du mutuellisme aujourd’hui

La résurgence de l’anarchisme de marché de gauche et du mutuellisme a lieu d’abord par le « centre », avec le MLL (Movement of the Libertarian Left, Mouvement de la Gauche Libertarienne), fondé par le théoricien de l’agorisme Samuel Konkin III, dans une tentative de regrouper non seulement les agoristes mais également l’ensemble des factions anarchistes pouvant se rallier à la pratique agoriste, et notamment : rothbardiens de gauche, « anarchistes de marché », mutuellistes, géorgistes… Après la mort de Konkin en 2004, le mouvement devient l’ALL (Alliance of the Libertarian Left, Alliance de la Gauche Libertarienne). L’ALL agit alors avant tout comme une sorte de nébuleuse ou réseau de blogs et de références. Un autre centre important est L’institut Molinari, fondé en 2002, et affirmant explorer « l’anarchisme de marché ». Il est cependant très marqué par le libertarianisme de droite ; de fait, l’institut prend inspiration de Gustave de Molinari, penseur libéral, qu’il affirme être l’initiateur de l’anarchisme de marché. Ses directeurs sont Roderick T. Long, Gary Chartier et Jennifer McKitrick, tous membres ou proches du parti libertarien. L’ALL autant que l’Institut Molinari sont aujourd’hui désertés. Le recueil de textes Markets not Capitalism (2011) – que nous avons commencé à traduire sur ce site – est une marque de cette tentative de constituer un « libertarianisme de gauche », s’inspirant d’un côté du libertarianisme et de l’autre de l’anarchisme social et tentant de les réconcilier.

La principale organisation défendant aujourd’hui « l’anarchisme de marché de gauche » (Left-Wing Market Anarchism, ou LWMA) est le C4SS (Center for a Stateless Society – Centre pour une société sans état). Fondé en 2006 originellement avec des liens très étroits avec l’institut Molinari et de l’Alliance de la Gauche Libertarienne, le C4SS insiste beaucoup plus lourdement sur l’anticapitalisme, du fait de l’action de ses principaux leaders, tels que Kevin Carson ou William Gillis. On pourrait distinguer dans le C4SS une plus vieille génération, présente aux débuts du C4SS et liée à l’ALL et à l’Institut Molinari – Charles W. Johnson, par exemple, Sheldon Richman, David S D’Amato, ou encore Brad Spangler -, et une génération plus jeune, marquée d’abord par des contributeurs comme Jason Lee Byas, Emmi Bevensee, Joel Williamson (qui est récemment devenu l’hôte de l’émission Les Enragés sur la chaîne youtube du C4SS, et qui tient également le Non Serviam Podcast), Logan Marie Glitterbomb, Rai Ling.

Kevin Carson est peut-être l’auteur mutuelliste le plus important. Il se considère le plus souvent anarchiste sans adjectif ; outre le mutuellisme et le libertarianisme de gauche, il est influencé par le « New Municipalism » et l’Autonomie. Ses travaux les plus importants sont ses Études en Économie Politique Mutuelliste (2006, traduit en français en 2018), Organization Theory : A Libertarian Perspective (2008), The Homebrew Industrial Revolution : A Low Overhead Manifesto (2010) ou encore The Dekstop Regulatory State (2016).

En dehors du C4SS, il est possible de noter les travaux du néoproudhonien Shawn Wilbur qui entretient depuis 2005 le blog Libertarian Labyrinth. La principale activité de Wilbur est celui de traducteur et d’analyste de la pensée des socialismes utopistes et du mutuellisme proudhonien. Il refuse incarner une tendance du mutuellisme, mais souhaite réinjecter une partie de la « sociologie » proudhonienne dans l’anarchisme contemporain.

Et en France ?

S’il n’existe aucune organisation réellement mutuelliste-anarchiste – même les « grandes » organisations prétendument synthésistes restent très crispées sur la question du mutuellisme – Il est possible de noter l’existence, depuis 1982, de la Société PJ. Proudhon, qui annonce parmi ses objectifs le fait d’étudier, vulgariser et répandre les idées du socialisme antiautoritaire et fédéraliste de Proudhon, ainsi que d’actualiser cette pensée, notamment par le biais de sa Revue d’Études Proudhoniennes

Ses contributeurs ont été et sont : Jean Bancal, Rosemarie Férenczie, George Navet, Edward Castleton, Pierre Ansart, Jacques Langlois, Olivier Chaïbi






Récapitulatif (absolument non-exhaustif et très hétérogène)

Liste des principales œuvres mutuellistes anarchistes (traitant de questions économiques):



ANDREWS, Stephen P., The Science of Society, 1851
ARMAND, E., « Mutualisme », Encyclopédie Anarchiste, 1925-1933
CHERNYI, Lev, Anarchisme Associationiste, 1907 (Uniquement en Russe)
CARSON, Kevin, Études en Économie Politique Mutuelliste, 2006
CARSON, Kevin, Organization Theory : A Libertarian Perspective, 2008
CARSON, Kevin, The Homebrew Industrial Revolution : A Low Overhead Manifesto, 2010
CARSON, Kevin, The Dekstop Regulatory State, 2016
GREENE, William B., Mutual Banking, 1850
GREENE, William B., The Advantages of a Mutual Currency, 1857  
LUM, Dyer D., The Economics of Anarchy, 1890
PROUDHON, Pierre-Joseph, Qu’est-ce que la Propriété ?, 1840
PROUDHON, Pierre-Joseph, Système des Contradictions Économiques, ou philosophie de la misère, 1846
PROUDHON, Pierre-Joseph, Idée Générale de la Révolution au XIXème siècle, 1851
PROUDHON, Pierre-Joseph, De la Justice dans la Révolution et dans l’Église, 1858
PROUDHON, Pierre-Joseph, De la Capacité Politique des Classes Ouvrières, 1865
SWARTZ, Clarence L., What is Mutualism ?, 1927
TUCKER, Benjamin, Instead of a Book, 1897
TUCKER, Benjamin, Individual Liberty, 1926
WARREN, Josiah, Manifesto, 1841
WARREN, Josiah, Equitable Commerce, 1852
Markets not Capitalism


Autres œuvres d’inspiration mutuellistes, socialistes anti-autoritaires :


DE GREEF, Guillaume, L’Économie Sociale, 1921
LAGARDE, Edmond, La Revanche de Proudhon, ou l’Avenir du Socialisme Mutuelliste, 1905
VERMOREL, Auguste, Le Parti Socialiste, 1870

Presse et recueils de textes :

Proudhonisme et socialisme utopiste :

Documents de l’Association Internationale des Travailleurs sur Antimythe.fr
Le Courrier Français (1860-1868) (Journal)
La Société P.J. Proudhon
Gustav Landauer, Revolution and other writings



Anarchisme mutuelliste, anarchisme de marché de gauche, libertarianisme de gauche :

Liberty (1881-1908)
Site de l’Alliance of the Libertarian Left
Site de l’Institut Molinari
Site du Center for a Stateless Society
Libertarian Labyrinth (blog de Shawn Wilbur)
Human Iterations (blog de William Gillis)
The Austro-Athenian Empire (blog de Roderick T. Long)
C4SS Feed 44 sur Youtube
Non Serviam Podcast sur Youtube

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