Traduction : Un plaidoyer pour la propriété publique, Roderick T. Long (1998)

Un plaidoyer pour la propriété publique


Roderick T. Long – 1998

Article tiré et traduit par Zak du receuil de texte « Markets not Capitalism », sous le nom : « A plea for public property »



Les libertariens assument souvent qu’une société libre serait une société dans laquelle toutes les propriétés sont privées (ou presque toutes). Précédemment, j’ai exprimé mon désaccord, arguant que les principes libertariens supportent un rôle substantiel à la propriété publique. Dans cet article, je développe cette position jugée “hérétique”. 

Laissez-moi préciser quel type de propriété publique je défends. Selon l’avis général, “propriété publique” signifie “propriété gouvernementale”, dans la théorie selon laquelle les gouvernements détiennent leur bien en fiducie (contrat de transferts des biens)  et administrent ces propriétés en se référant à l’intérêt public. En tant qu’anarchiste, je ne considère pas que le gouvernement est une institution légitime et je ne soutiens pas la propriété gouvernementale de toute sorte. Mais il ne s’agit pas de l’unique type de propriété publique. Comme je l’ai écris dans un article précédent : 

“Tout au long de l’histoire, la doctrine juridique a reconnu, que la propriété appartenant au pouvoir public (c’est-à-dire aux organisations publiques  au sein d’un État et représentée par le gouvernement), une partie de la propriété appartenant  aux individus de manière générale. C’était une propriété dans laquelle le  grand public a un droit d’accès, mais sans aucune présomption que le gouvernement serait impliqué dans l’affaire.”

Dans ce sens, je défends la propriété publique. Cependant, je souhaite souligner que je ne suis pas en train de critiquer la propriété privée. Je suis un partisan de la propriété privée. Mais ce que je soutiens, c’est que ces caractéristiques mêmes qui font la valeur de la propriété privée sont également possédées, dans certains contextes, par la propriété publique, et que la propriété publique peut donc avoir de la valeur pour les mêmes raisons.

Premièrement, je partage trois arguments communs pour la propriété privée, et j’essaye de démontrer que chacun de ces arguments soutient également un rôle pour la propriété publique. Deuxièmement, je partagerais plusieurs objections à ma position, et j’essaierai de les mettre en réflexion. 

Le droit naturel : argument pour la propriété privée

L’argument commun des droits naturels libertariens en faveur de la propriété privée remonte au deuxième traité du gouvernement de John Locke et repose sur deux revendications communes ; une revendication normative sur la façon dont nous devrions traiter les autres et une affirmation descriptive sur les limites d’une personne : 

  1. La revendication normative que nous pouvons appeler “Principe de Respect”. Ce principe dit qu’il est moralement injuste de soumettre d’autres personnes à ses propres fins sans leur consentement, sauf en réponse à l’agression de ces derniers. (Il y a un désaccord sur les vérités morales plus profondes, le cas échéant, qui fondent ce principe, mais cette question dépasse mon sujet actuel.)
  2. La revendication descriptive que nous pouvons appeler le “Principe d’Incorporation”. Ce principe dit qu’une fois que je “mélange mon travail” avec un objet extérieur (c’est-à-dire que je le modifie pour en faire un instrument de mes projets en cours), cet objet devient une partie de moi. L’argument en faveur de ce principe est qu’il explique pourquoi la matière dont je suis fait, est une partie de moi. Après tout, je ne suis pas né avec (les organismes vivants survivent grâce au remplacement constant de matériel [à la manière du bateau de Thésée .NDT]. La différence entre une pomme que je mange (dont la matière devient une partie de ma composition cellulaire) et une branche de bois que je taille dans une lance (une extension détachable de ma main) est seulement d’un degré[1].

Quand nous mettons le “Principe de Respect” et le “Principe d’Incorporation, il devient erroné de s’approprier les fruits du travail d’autrui. Si votre lance fait partie de vous, alors je ne peux pas soumettre votre lance à mes fins, sans que vous soyez soumis à moi-même. Dans les termes des libertaires français du 19ème siècle, Louis Wolowski et Emile Levasseur : 

Le producteur a laissé un fragment de sa propre personne dans la chose qui a ainsi pris de la valeur, et peut donc être considéré comme un prolongement des facultés de l’homme agissant sur la nature extérieure. En tant qu’être libre, il appartient à lui-même, or la cause, c’est-à-dire la force productive, c’est lui-même, l’effet, c’est-à-dire la richesse produite, est encore lui-même, la propriété manifestée par le travail, participe aux droits de la personne dont elle est l’émanation; comme lui, il est inviolable tant qu’il ne va pas jusqu’à entrer en contradiction avec un autre droit. [2]

Le principe d’Incorporation transforme le Principe de Respect d’un simple droit personnel de sécurité à un droit général de la propriété privée. 

Comment le droit naturel soutient aussi la propriété publique ? 

Cet argumentaire lockéen à la propriété privée peut aussi bien être adapté à la propriété publique. Les Lockéens soutiennent que les individus ont un droit de propriété pour les fruits de leur travail (tant qu’ils empiètent pas sur d’autres personnes), ils soutiennent également que les individus ont un droit de propriété sur tous les biens qu’ils reçoivent par transfert volontaire de leurs propriétaires légitimes (car refuser un tel droit reviendrait à interférer avec le droit des donneurs de disposer de leurs biens comme ils le souhaitent). Mais l’organisation publique peut acquérir des droits de propriété de ces deux manières. Pour citer encore une fois «Pour la défense de l’espace public» : 

Prenons un village près d’un lac. Il est courant que les villageois descendent vers le lac pour aller pêcher. Dans les premiers jours, il est difficile de se rendre au lac à cause de tous les buissons et des branches tombées sur le chemin. Mais avec le temps, le chemin se dégage et un chemin se forme – non pas grâce à un effort coordonné au niveau central, mais simplement à la suite de tous les individus qui marchent de cette façon jour après jour. Le chemin dégagé est le produit du travail – non du travail d’un individu, mais de tous. Si un villageois décidait de profiter du chemin désormais créé en installant une porte et en facturant des péages, il violerait le droit de propriété collective que les villageois ont acquis communément. La propriété publique peut également être le produit d’une donation. Au 19ème siècle, en Angleterre, il était courant que les routes soient construites de manière privée, puis données au public pour une utilisation libre. Cela n’a pas été fait par altruisme, mais parce que les sociétés routières possédaient des terres et des entreprises le long de la nouvelle route, et ils savaient qu’avoir une route là-bas augmenterait la valeur de leurs terres et attirerait plus de clients vers leurs entreprises.

Étant donné que les collectivités, comme les individus, peuvent travailler avec des ressources non possédées pour rendre ces ressources plus utiles à leurs fins, les collectivités peuvent également revendiquer des droits de propriété par homestead. Et tout comme les collectivités, les particuliers peuvent être les bénéficiaires d’un transfert volontaire gratuit, les collectivités peuvent également revendiquer des droits de propriété par legs (forme de don par testament).

Je devrais noter une différence importante entre le cas de l’homesteading et celui du legs. Dans le cas du homesteading, ce n’est probablement pas les humains en général, mais seulement les habitants du village, qui acquièrent un droit de propriété collective sur le chemin dégagé. Il serait difficile pour l’humanité dans son ensemble, ou même pour une partie substantielle de celle-ci, de mélanger son travail avec une seule ressource, et ainsi l’argument de l’homesteading place une limite (supérieure) à la taille des propriétés appartenant à des collectivités. Toutefois, il ne semble pas y avoir de limite à la taille du collectif auquel on peut librement donner sa propriété, donc ici le destinataire pourrait bien être l’humanité.

J’ai soutenu que l’argument lockéen ne spécifie pas la propriété privée comme la seule option justifiable, mais donne aussi une place à la propriété publique. Il faut également noter que dans au moins un cas, l’argument lockéen interdit formellement la propriété privée: à savoir le cas de la propriété intellectuelle. Cela n’est pas toujours reconnu par les lockéens .

Considérez une chose : supposons que Proprius, un défenseur de la législation protectionniste, invoque les principes lockéens en disant: «Eh bien, la propriété privée est sûrement une bonne chose, non ? Le marché des gadgets devrait donc être ma propriété privée. Aucunes autres personnes ne devrait être autorisé à entrer sur ce marché sans ma permission. Je demande un monopole gouvernemental dans la production de gadgets . » Aucun lockéen ne prendrait cet argument au sérieux, car un marché consiste en des interactions librement choisies venant d’individus – ainsi Proprius ne peut pas s’approprier un marché sans s’approprier les personnes, et la propriété d’autrui est interdite par le Principe de Respect. Supposons cependant que Proprius, notre prétendu monopole, soit aussi l’inventeur du gadget. Son plaidoyer pour un contrôle exclusif du marché des gadgets est-il justifié ? De nombreux  lockéens peuvent le penser, car nous avons le droit de contrôler les produits de notre travail, et si le produit du travail de Proprius est l’idée du gadget , alors personne ne devrait être en mesure d’utiliser ou de mettre en œuvre cette idée sans l’autorisation de Proprius.

Mais le point de vue lockéen n’est pas que nous possédons tous les objets avec lequel nous faisons notre travail, au contraire, nous en arrivons à posséder tout article auparavant inconnu avec lequel nous faisons notre travail. Le fait de labourer un champ ne m’en donne pas de propriété, dans le cas où le champ était le vôtre au départ. De même, le fait que mon travail soit la cause de l’idée du gadget dans votre esprit peut signifier que, dans un certain sens, j’ai partagé mon travail avec votre esprit; mais c’était votre esprit au départ, donc vous, et non moi, êtes le propriétaire légitime de toutes les améliorations que j’y apporterai. (Pour une réflexion plus complète, voir mon article «The Libertarian Case Against Intellectual Property Rights», Formulations, vol. III, n ° 1 (automne 1995).)

L’argument de l’autonomie pour la propriété privée

Un argument libertarien quelque peu différent soutenant la propriété privée se concentre sur le besoin humain d’autonomie: la capacité de contrôler sa propre vie sans interférer avec les autres. Sans propriété privée, je n’ai aucun endroit où me trouver pouvant m’appartenir. Je n’ai pas d’espace intime dans lequel je peux prendre des décisions sans être empêchée par la volonté des autres. Si l’autonomie (dans ce sens) est précieuse, alors nous avons besoin de la propriété privée pour sa réalisation et sa protection.

Comment l’argument de l’autonomie supporte aussi la propriété publique

Il est vrai que la propriété privée offre un espace protégé de prise de décision – pour les propriétaires. Mais quelle est la situation de ceux qui ne sont pas propriétaires (en particulier ceux qui ne possèdent pas de terres) ? Un système de propriété privée ne leur garantit certainement pas une «place où se tenir» (dans le sens “se tenir debout”). Si je suis expulsé de la parcelle privée A, où puis-je aller, sauf la parcelle privée voisine B, s’il n’y a pas de voie publique ou de parc reliant les différents espaces privés ? Si partout où je peux me tenir est un endroit où je n’ai pas le droit de me tenir debout sans permission, alors, semble-t-il, je n’existe que pour la souffrance des «Seigneurs de la Terre» (selon la phrase mémorable de Herbert Spencer).

Loin de fournir une sphère d’indépendance, une société dans laquelle toute propriété est privée rend ainsi les « non propriétaires » complètement dépendant de ceux qui possèdent la propriété. Cela me semble être une situation dangereuse, étant donné la propension humaine à abuser du pouvoir.[3]

 On peut argumenter en réponse qu’une société libertarienne sera si prospère économiquement que ceux qui ne possèdent aucune terre acquerront facilement des ressources suffisantes soit pour acheter des terres, soit pour garantir un traitement favorable aux propriétaires fonciers existants. 

C’est assez vrai sur le long terme, si la société reste véritablement libertarienne. Mais à court terme, alors que les paysans ne possédant pas de terre luttent pour améliorer leur condition, les “propriétaires” pourraient être en mesure de les exploiter de manière à transformer la société en quelque chose d’autre qu’une nation libre.

L’argument de la rivalité pour la propriété privée

Pour de nombreux libertariens, l’argument le plus important en faveur de la propriété privée est ce que Garret Hardin nomme «la tragédie des biens  communs» (bien que l’idée de base remonte à Aristote). La plupart des ressources sont rivales – c’est-à-dire que l’utilisation de la ressource par une personne diminue la quantité ou la valeur de cette ressource pour d’autres. Si une ressource rivale est aussi une propriété publique, cela signifie qu’aucun membre du public ne peut être exclu de son utilisation, il n’y aura aucune incitation à conserver ou à améliorer la ressource (pourquoi se donner la peine de semer ce que d’autres peuvent récolter librement ?). Au contraire, la ressource sera surutilisée et rapidement épuisée, car l’incapacité d’exclure d’autres utilisateurs de son utilisation rend risqué le report de la consommation (pourquoi se donner la peine d’économiser ce que d’autres peuvent dépenser librement ?). Par conséquent, la propriété privée est nécessaire pour éviter l’épuisement des ressources. 

Comment la rivalité soutient la propriété publique aussi

L’argument de la rivalité est tout à fait correct dans la mesure où il s’étendait plus loin. Mais jusqu’où ? Tout d’abord, notons que l’argument ne s’applique qu’aux produits qui sont rivaux. Donc, encore une fois, cela ne s’applique pas à la propriété intellectuelle. Mon utilisation de l’idée du gadget ne le rend pas moins disponible pour les autres. Cela ne rend pas non plus les gadgets des autres moins utiles; au contraire, plus il y a de gadgets , plus les utilisations des gadgets sont susceptibles d’être inventées ou développées, et ainsi la valeur de chaque gadgets augmente. Les idées sont la propriété publique, en ce sens que nul ne peut être légitimement exclu de leur utilisation.

Un autre exemple de bien « non rival » est celui d’Internet. je dis « non rival », car Internet a une base physique, qui, bien que constamment en expansion, est limitée à un moment donné, une augmentation du nombre d’utilisateurs peut entraîner des latences pour tout le monde. Mais cet aspect de la « rivalité » est compensé par l’effet inverse: la valeur d’Internet pour un utilisateur donné augmente à mesure que le volume d’informations disponibles, de correspondants potentiels, etc., augmente. Ainsi, des utilisateurs supplémentaires augmentent la valeur du bien dans son ensemble

On pourrait soutenir que cet effet de « plus on est de fou plus on rit » avec des biens entièrement ou en grande partie dématérialisés, mais qui ne pourraient jamais s’appliquer à des ressources plus concrètes comme la terre. Cependant, comme Carol Rose et David Schmidtz l’ont démontré [4], bien que toute ressource physique soit limitée et ait donc inévitablement des aspects de tragédie des communs, de nombreuses ressources ont également des aspects de «comédie des communs», et dans certains cas, ce dernier peut l’emporter sur le premier, rendant ainsi la propriété publique plus efficace que la propriété privée.

Par exemple (pour adapter l’un des exemples de Carol Rose), supposons qu’une foire publique soit un bien de la « comédie des communs »; plus il y a de gens qui participent, mieux la foire sera appréciée (dans certaines limites, en tout cas). Imaginez deux de ces foires, l’une sur une propriété privée et l’autre sur une propriété publique. Le propriétaire privé est incité à exclure tous les participants qui ne lui paient pas un certain prix, ainsi la foire est privée de tous les participants qui ne peuvent pas payer. (Je suppose que le but de la foire est principalement social plutôt que commercial, de sorte que les participants impécunieux apporteraient autant de valeur à la foire qu’aux riches.) La foire qui se déroule sur la propriété publique aura donc plus de succès que celle tenue dans une propriété privée. 

Pourtant, on peut objecter que, tant qu’un bien de la « comédie des communs » a encore des caractéristiques de rivalité issue de la « tragédie des communs », celui-ci sera épuisé, et donc les avantages de la « comédie des communs » seront perdus. Mais cela suppose que la privatisation est le seul moyen d’éviter la surconsommation. Tandis que, la plupart des sociétés à travers l’histoire ont eu des espaces communs dont chacun des utilisateurs a pu se contenir avec succès par les mœurs sociales, la pression des pairs, etc.

OBJECTION 1 : LA COHÉRENCE DE LA PROPRIÉTÉ PUBLIQUE 

Une objection libertarienne courante à la propriété publique – et en particulier à la propriété publique de la terre – est que cette notion dans son ensemble n’a aucun sens: une ressource ne peut être détenue collectivement à moins que chaque partie de la ressource n’admette une utilisation simultanée par tous les membres du collectif. Cette objection a été formulée avec force par Isabel Paterson:

Deux corps ne peuvent pas occuper la même place en même temps … Dix hommes peuvent être légalement propriétaires égaux d’un champ, mais aucun d’eux ne peut en tirer profit à moins que son occupation et son utilisation ne soient attribuées entre eux par des mesures de temps et d’espace … Si tous les dix voulaient faire exactement la même chose au même moment au même endroit, ce serait physiquement impossible… Une propriété de groupe se résout nécessairement en gestion par une seule personne… [5]

Paterson donne cependant la qualification suivante à son développement selon laquelle cette propriété publique est intrinsèquement impossible:

Il est possible – que ce soit nécessaire ou souhaitable  – de faire d’une route, une propriété publique, car l’utilité d’une route est d’être traversée. Si l’utilisateur occupe un espace donné à un moment donné, la durée est négligeable, de sorte qu’il n’est pas nécessaire de prendre en compte le temps et l’espace excepté par négation, (par exemple) une interdiction comme : le passager n’est pas autorisé à rester de plein droit indéfiniment à n’importe quel endroit de la route. La même règle s’applique aux parcs et aux bâtiments publics. L’arrangement est suffisamment applicable dans ces conditions pour admettre la fiction de la “propriété publique”. Certes, même dans l’utilisation d’une route, si trop de membres du public essaient de la suivre à la fois, la règle revient au “premier arrivé premier servi’ (répartition dans le temps et dans l’espace), ou alors les autorités peuvent fermer la route. Le public n’a pas le droit de propriété essentiel d’occupation continue et définitive… La propriété publique n’admet alors d’être utilisée par le public qu’en transit, et non pour la production, l’échange, la consommation ou la sécurité. [6]

Notez qu’ici Paterson indique en fait trois manières dont la propriété publique peut être réalisable.

Premièrement, il se peut qu’un nombre insuffisant de personnes se disputent l’utilisation de la même partie de la propriété pour provoquer un conflit. Paterson suppose que cela ne se produira que dans les cas où l’occupation par un utilisateur d’une zone donnée est de durée minimale; mais il est clair que le même résultat pourrait être obtenu lorsque le volume total d’utilisateurs est suffisamment faible et que la ressource elle-même est suffisamment homogène pour qu’une occupation plus longue d’une partie particulière de la ressource ne gêne personne d’autre.

Deuxièmement, dans les cas où l’usage devient rival, Paterson propose deux solutions possibles. Une solution consiste à exiger un turnover régulier, de sorte qu’aucun membre du public ne soit autorisé à monopoliser une partie de la ressource pendant plus d’une certaine période.

Troisièmement, une autre solution consiste à adopter la règle du «premier arrivé, premier servi», ce qui signifie que ceux qui occupent des parties de la propriété peuvent y rester et exclure les nouveaux arrivants. Paterson pense que ces deux options réduisent le caractère véritablement «publique» de la propriété. Mais est-ce réellement le cas ?

Selon Paterson, l’exigence de chiffre d’affaires enlève le caractère public du bien car le public n’a alors pas «le droit de propriété essentiel d’occupation continue et définitive». Est-ce vrai ? Si aucun membre du public n’a «le droit de propriété essentiel d’occupation continue et définitive», il s’ensuit à peine que l’organisation publique en tant que tel n’a pas ce droit; en fait, l’exigence de chiffre d’affaires est précisément un moyen de mettre en œuvre ce droit. 

Qu’en est-il de la règle du “premier arrivé, premier servi” ? Paterson peut penser que cela met fin au caractère public de la propriété parce que cela donne aux individus le droit d’exclure d’autres personnes des zones particulières qu’ils ont revendiquées. Mais cela ne constitue pas un droit de propriété privée complet. Si j’ai la propriété privée d’une partie de la terre, celle-ci reste la mienne et interdite aux autres, même lorsque je me retrouve loin de cette terre. Mais si je quitte la zone particulière d’un parc public dans lequel j’ai été accroupie, j’en perds tous les droits; à cet égard, mon «droit» ressemble plus à un coin qu’à une propriété franche (freehold).

Qu’est-ce qui est préférable, la règle du « chiffre d’affaire » ou la règle du « premier arrivé, premier servi » ? Probablement, cela dépend de l’utilité de la ressource en question. Dans le cas d’une route, il est dans l’intérêt des propriétaires – l’organisation publique – que la règle du chiffre d’affaires soit appliquée, car une route perd de son utilité si elle ne peut être traversée. Cependant, l’argument de l’autonomie suggère que tous les biens publics ne devraient pas être soumis à la règle du chiffre d’affaires, alors dans certains cas, la règle du « premier arrivé, premier servi » est appropriée.

Supposons qu’un conflit survienne entre deux utilisateurs d’une propriété, l’un qui pense qu’il devrait être régi par la règle du “chiffre d’affaires” et un autre qui pense qu’il devrait être régi par la règle du “premier arrivé, premier servi”. Que se passera t-il ? Idéalement, la décision devrait être prise par le propriétaire: l’organisation publique. Mais seule l’unanimité pourrait établir la volonté du public, et les décisions unanimes sont difficiles à prendre. (soumettre la question à un vote ne révélerait que la volonté d’une fraction majoritaire du public.) Dans ce cas, l’organisation publique est dans la même situation qu’un enfant, un fou, une personne disparue ou une personne dans le coma: le public a le droit de trancher sur la question, mais est actuellement incapable de prendre une décision cohérente, et la décision doit donc être prise à sa place par un tribunal qui tente (vraisemblablement en réponse à un recours collectif) de déterminer ce qui relèvera du meilleur intérêt auprès du titulaire des droits

OBJECTION 2 : LE MAINTIEN DE L’ORDRE DANS LA PROPRIÉTÉ PUBLIQUE

Comme Rich Hammer le souligne, les centres commerciaux sont généralement plus sûrs que les rues d’une ville. Rich note qu’il en est ainsi pour deux raisons. 

Premièrement, les propriétaires des centres commerciaux ont une incitation financière à surveiller leurs locaux afin d’éviter de perdre des clients, tandis que la police gouvernementale est confrontée à des incitations beaucoup plus faibles.

Deuxièmement, les propriétaires de centres commerciaux peuvent fixer des standards plus exigeants dans ce qui relève d’un comportement autorisé dans leurs locaux et peuvent exclure les personnes indésirables sans limite, tandis que la police a moins de pouvoir pour expulser les gens des rues d’une ville. Cela signifie-t-il que la propriété publique dans une société libertarienne sera moins sûre ?

Pas nécessairement. Considérez d’abord la question de l’incentive. Étant donné que la propriété est publique, tout le monde a le droit de la surveiller. Mais certains auront des motivations plus fortes en matière de maintien de l’ordre que d’autres. Prenons le cas mentionné précédemment, de la route construite pour et donnée à l’organisation publique par ceux qui possédaient des propriétés le long de la route et espéraient que la proximité avec la route augmenterait la valeur de leurs propriétés et ainsi augmenterait le trafic vers leurs entreprises. Les mêmes incitations qui ont conduit les propriétaires à construire cette route les conduiraient également à la surveiller, car la valeur des propriétés sera plus élevée et les clients seront plus nombreux si la route est sûre.

De plus, l’insécurité des rues d’une ville résulte ne résulte pas du fait qu’elles sont publiques mais seulement du fait que la police bénéficie d’un monopole sur les services de protection. Un marché concurrentiel de la sécurité trouverait probablement un moyen d’offrir une protection à ses clients lorsqu’ils se trouvent sur la propriété publique. Par exemple, les parcs publics peuvent être surveillés par un consortium de compagnies d’assurance, si un nombre important de leurs clients aiment visiter les parcs publics.

Quant à la question des standards plus exigeants, il est vrai que les utilisateurs de la propriété publique sont confrontés à un risque un peu plus grand de la part de leurs concitoyens que les utilisateurs de la propriété privée. Un centre commercial privé (en particulier dans une société libertaire où le droit de contrôler l’accès à sa propriété privée est légalement protégé) peut exclure les utilisateurs qui semblent simplement constituer une menace pour les autres utilisateurs, même s’ils n’ont commis aucun acte manifeste (ou peuvent les admettre seulement s’ils déposent une caution, se désarment, présentent une preuve d’assurance ou une lettre de leur pasteur, etc.). La propriété publique, en revanche, doit être ouverte à toute personne dont la conduite est jusqu’ici pacifique. De la même manière, la propriété publique permet plus de liberté. C’est pourquoi la meilleure option est une société qui laisse place à la propriété publique et privée. Ceux qui accordent une grande valeur à la sécurité et sont prêts à supporter certaines restrictions lourdes afin de l’obtenir (appelez-les Little Old Ladies – les vieilles dames dans le sens “bon chic bon genre”), seront libres de fréquenter la propriété privée, tandis que ceux qui cherchent à s’exprimer opposés aux restrictions, et sont prêts à supporter plus de risques de la part des autres (appelez-les Gun-Toting Pot-Smoking Nudist Bikers – les motards nudistes fumeurs à la gâchette facile), seront également libres de fréquenter la propriété publique. 

OBJECTION 3 : LA RESPONSABILITÉ DANS LA PROPRIÉTÉ PUBLIQUE

Dans une société libre, les gens sont responsables du tort qu’ils causent. Supposons maintenant que je possède la route passant en face de votre maison et que je décide de donner cette route à l’organisation publique. Désormais, il n’est plus possible d’exclure les personnes dangereuses de la route. Il y avait des gardes à la barrière de péage qui vérifiaient les papiers d’identité des conducteurs, mais maintenant ils sont partis, et un jour, un fou qui aurait, à l’époque, été exclu prend la voie publique jusqu’à votre maison et massacre votre famille. Puisque la perte de votre sécurité a été causée par ma décision, il m’a été suggéré (par Rich Hammer) que je devrais être légalement responsable du résultat. Et si tel est le cas, alors la propriété publique ne serait pas tolérée dans une nation libre, car les coûts de responsabilité seraient tout simplement trop élevés. Mais il est certain qu’un système juridique libertaire ne tiendra pas les gens responsables de tous les dommages auxquels ils ont simplement apporté une contribution mineure. A contrario, la tendance étatiste actuelle à tenir les fabricants d’armes pour responsables de l’utilisation d’armes par des criminels, va à l’encontre du principe libertaire de la responsabilité individuelle. Un propriétaire n’est pas obligé de vérifier les antécédents de tous ceux à qui il donne ou vend une propriété.

OBJECTION 4 : LA RÉVERSION DANS LA PROPRIÉTÉ PUBLIQUE

Une fois la propriété (privée) devenue publique, comment peut-elle redevenir privée ?

Dans une économie de marché libre, la propriété a tendance à être appropriée par ceux qui y accordent une plus haute valeur,, car ceux qui apprécient davantage la propriété l’achètent à ceux qui la valorisent moins. Mais si j’apprécie Central Park plus que les gens, comment puis-je l’acheter aux gens  ? Le public dispersé, désorganisé et divisé n’a pas la capacité de consentir à la vente. 

C’est un problème difficile, auquel je n’ai pas de solution complète. Mais laissez-moi essayer quelques hypothèses. Je peux perdre ma propriété de deux manières. Je peux la donner ou la vendre, ou je peux l’abandonner. Le public n’est pas en mesure de céder ou de vendre sa propriété[7], mais peut-être est-il capable de l’abandonner. Qu’est-ce qui compte pour le public ayant abandonné une propriété? Le cas le plus simple serait si personne ne l’utilisait pendant très longtemps. (Combien de temps ? La durée devrait probablement être similaire à celle acceptée dans le cas de l’abandon de la propriété privée.) Mais que se passe-t-il si seulement quelques personnes l’ont utilisée ? Cela compte-t-il comme le fait que les gens l’utilisent (étant donné que la propriété n’a jamais été utilisée par l’ensemble du public)?

Ou supposons que je privatise une partie de la propriété, la revendique pour mon propre usage et installant des protections et ainsi de suite. Peut-être que cela compte alors comme une propriété m’appartenant tant que personne ne proteste. (Dans quelle mesure dois-je annoncer le fait que j’ai fait cela ?) Mais encore une fois, que se passe-t-il si seulement quelques personnes protestent – est-ce que cela compte ? Finalement, ces problèmes devront être résolus par un système juridique libertaire, grâce à l’évolution des précédentes  version du droit civil. Cependant, je voulais insister sur le fait qu’un certain rôle pour la propriété publique est important pour une société libertaire. 

Un système entièrement privé peut être oppressant, tout comme un système entièrement public peut l’être; mais un système qui permet aux réseaux d’espaces privés et d’espaces publics de se concurrencer offre la plus grande marge de liberté individuelle.

[1] Pour un développement plus complet, voir Samuel C. Wheeler III, « Natural Property Rights as Body Rights, » dans Tibor R. Machan, ed., The Main Debate: Communism versus Capitalism (New York: Random House, 1987), pp. 272–289.

[2] voir dans Murray N. Rothbard, For A New Liberty: The Libertarian Manifesto, édition révisée (San Francisco: Fox & Wilkes, 1994), pp. 36–37.

[3] C’est une raison pour mes réserves sur le modèle de communauté de propriétaire dans une nation libre, dans laquelle toutes les terres de la nation sont détenues par une agence centrale et louées à ses habitants. Voir dans « The Return of Leviathan: Can We Prevent It?, » Formulations, Vol. III, No. 3 (Printemps, 1996).

[4] Carol Rose, « The Comedy of the Commons: Custom, Commerce, and Inherently Public Property, » University of Chicago Law Review, Vol. 53, No. 3 (été 1986), pp. 711–781; David Schmidtz, « The Institution of Property, » Social Philosophy & Policy, Vol. 11 (1994), pp. 42–62.

[5] Isabel Paterson, The God of the Machine (New Brunswick: Transaction Publishers, 1993), pp. 180–181.

[6] Paterson, pp. 181–182.

[7] Du moins, je ne pense pas. Quelqu’un pourrait prétendre que le tribunal pourrait agir au nom des intérêts du peuple, en autorisant le transfert de propriété du collectif à moi, en échange du «prix» de mon action jugée d’intérêt général pour le public. Mais je crains d’aller trop loin dans cette voie. D’une part, si le tribunal acquiert trop de pouvoir pour administrer la propriété publique “problématique”, nous commençons à revenir vers le modèle “d’organisation publique” de propriété étatique, et toute l’idée du libre accès est remplacée par les décisions d’intérêts venant des fonctionnaires. D’autre part, la valeur de la propriété publique est gravement compromise si elle peut être privatisée de manière imprévisible sur l’avis d’un juge.

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