Qu’est-ce que le Mutuellisme ? Une définition.

Au fil de mes nombreuses discussions et débats portant sur l’économisme anarchiste, j’ai très régulièrement buté sur une sourde incompréhension à l’égard de ce que le mutuellisme signifie à proprement parler. Je me fends donc d’un article – peu original – pour tenter de tracer les silhouettes d’une définition du mutuellisme.

Dans le milieu anarchiste anglophone, le concept n’est que très peu compris malgré le nombre croissant de ses partisan.es ; ce phénomène trouve son origine dans le caractère assez atypique des organisations « anarchistes de marché », aux confins des mondes anarchiste et libertarien. La situation n’est guère plus développée en francophonie où l’on résume presque invariablement le mutuellisme à de vagues propositions attribuées à Proudhon ; et l’on imagine bien souvent cette « école de pensée » comme étant morte avec son principal théoricien[1] ou du moins recyclée et raffinée « par Bakounine » – par le collectivisme développé entre autres par la fédération jurassienne puis par l’Internationale anti-autoritaire[2].

Le problème d’une définition précise du mutuellisme réside peut-être, tout comme pour l’anarchisme dans son ensemble, dans la nature protéiforme de ce courant de pensée – le mutuellisme n’est pas le résultat d’un.e auteur.ice unique ou d’un.e orthodoxie, il ne peut que difficilement être rapporté à la pensée d’un.e philosophe en particulier ou à un corpus précis.

Ce caractère est renforcé par l’enfance chaotique du concept. Si l’on souvent prend la philosophie proudhonienne comme point de départ et de référence, dans les faits le mutuellisme a existé avant lui – chez les canut.ses lyonnais.es en France, ou à Cincinnati (USA) avec les expériences de l’owenite Josiah Warren – et beaucoup de ses interprétateurices contemporain.es ou ultérieur.es s’en sont détaché.es. William Bartchelder Greene, le mutuellisme français des années 1860[3], ou encore « l’anarchisme bostonien » aux USA de la fin du XIXème siècle[4], s’ils ont pris Proudhon comme référence, ils s’en sont aussi beaucoup éloigné.

De nos jours, le souhait de détacher le mutuellisme de la personne de Proudhon[5] participe encore plus largement à la dispersion du « corpus » mutuelliste.

° ° °

Si l’on souhaite faire une définition précise du mutuellisme, il faut tenter de retrouver le dénominateur commun sous lequel se retrouvent l’ensemble des mutuellistes.

La question du marché peut être vue ici comme un premier angle d’attaque : On pourrait tenter de pointer du doigt le mutuellisme comme un anarchisme se distinguant des autres formes d’anarchisme social par son soutien à un régime économique fondé sur le marché. C’est chose commune que de qualifier le mutuellisme de « Socialisme de marché » – mais il faut également reconnaître que cette étiquette ne signifie pas grand-chose en elle-même. L’expression d’ « Économie Socialiste de Marché » trouve par ailleurs son origine dans les politiques du gouvernement de Deng Xiaoping, liant libéralisme et autoritarisme, ce qui ne s’applique guère à un courant anticapitaliste et antiautoritaire.

Nous pouvons conserver cet appel au marché comme qualificatif fondamental, mais de nombreux problèmes se révèlent.

Gardons tout d’abord en tête les divergences entre mutuellistes sur la forme que doit adopter ce marché. Les auteurs de l’étude « Mutualism as a market practice » affirment que cette forme de marché doit suivre « la centralisation des échanges économiques et le crédit mutuel comme moyen d’émancipation des travailleureuses »[6]. Cette définition cependant ne s’applique qu’à un pan du mouvement. Les mutuellistes considèrent généralement leur courant comme divisé entre une tradition « continentale » se plaçant plus directement dans la filiation du « proudhonisme » (et à laquelle s’appliquerait la définition faite par les auteurs de « Mutualism as a market practice », souhaitant maintenir certaines activités économiques sous le contrôle de la communauté et ayant un regard souvent sceptique à l’égard du laissez-faire) et une tendance « américaine », plus individualiste, s’intéressant beaucoup plus à la question de la libre association[7].

Si l’école américaine voit le libre-marché comme compatible avec l’anarchisme, il ne faut pas la confondre avec l’ « anarcho »-capitalisme. Ce dernier, s’il est théoriquement un « anarchisme de marché », se distingue pourtant complètement du mutuellisme, et même de ses tendances les plus individualistes. Il existe un ou plusieurs autres critères nécessaires pour pouvoir préciser la vision mutuelliste.

Dans un même temps, le mutuellisme n’est en rien incompatible aux alternatives « post-marché ». Les mutuellistes acceptent voire même estiment qu’il faut encourager les expériences communistes au sein d’un régime mutuelliste. Plus encore, le « marché » chez les mutuellistes ne se limite pas aux simples transactions monétaires, mais à l’ensemble des accords libres et volontaires. Charles W. Johnson considère ainsi que, sous cette forme, étendue, le communisme anarchiste (celui décrit par Kropotkine et Malatesta) est en principe une forme de libre-marché[8]. Certain.es mutuellistes perçoivent même le mutuellisme comme une possible phase de transition entre notre système actuel et le communisme – et certain.es communistes ont souscrit à cette idée, à l’exemple de Joseph Déjacque. Et ce n’est pas pour rien qu’un grand nombre de mutuellistes se considèrent également comme « anarchistes sans adjectifs »[9] – l’anarchisme est plus important que les divergences entre mutuellisme et communisme, et toute forme d’association vaut, si elle est du moins libre et égalitaire.

Mais, attendez. Libre et égalitaire ?

C’est peut-être ici que l’on peut tenter de préciser la position mutuelliste au-delà d’un simple « anarchisme de marché ».

Le mutuellisme se fonde sur l’idée que l’échange est souhaitable à condition qu’il soit placé sous le signe de la réciprocité[10]. La réciprocité (Aussi connue sous le nom de Golden Rule, la règle d’or) pose la base que toute transaction doit être égale. La façon de faire émerger cette réciprocité varie selon l’école continentale et l’école américaine. Les mutuellistes français des année 1860 ont beaucoup insisté sur la nécessité d’échanger les produits à prix de revient (comprendre : au coût de production), par le biais des coopératives de consommation. Cette idée est formulée par Proudhon sous le nom de « constitution de la valeur »[11].

Cette idée de constitution de la valeur se retrouve aussi dans l’école américaine, mais insistent beaucoup plus sur le pouvoir de nivellement des prix par la concurrence, et souscrivent également souvent à la théorie marxiste de la valeur-travail[12].

L’idée de transaction libre et égalitaire s’étend à partir d’ici dans l’ensemble des formes d’association. Et, de fait, le mutuellisme porte avec lui un grand nombre de conceptions organisationnelles non hiérarchiques : Coopératives de consommation – nous les avons déjà mentionné – mais également coopératives de production, assurances et banques mutuelles… Dans leur majorité, les mutuellistes perçoivent les entreprises capitalistes comme des hiérarchies qu’il faut abattre et le salariat comme un rapport de domination et d’exploitation ; quant à la terre, elle ne peut être appropriée.

En rapport à cela, il y a lieu aussi à noter l’existence de deux autres qualificatifs souvent associés au mutuellisme : le Left-Libertarianism (littéralement, libertarianisme de gauche) et l’Anarchisme de Marché de Gauche (Left-Wing Market Anarchism, LWMA), qui sont des formes liées à l’anticapitalisme anarchiste et au marché, mais que l’on peut distinguer du mutuellisme.

Le mutuellisme pourrait peut-être être défini plutôt par ses fins : le souhait d’une société dans laquelle le travail et le capital ont été réunis dans les mêmes mains par le biais d’une réorganisation de l’économie sur la base de la coopération et de la libre association, et dans laquelle les interactions entre entités économiques sont réglées sur un certain degré de libre-accord, libre contrat égal – puisque l’inégalité est issue de l’exploitation et la reproduit.  

Le mutuellisme pourrait alors se distinguer ici du Left-Libertarianism qui est avant tout une approche en termes de processus ; le left-libertarianism critiquant le capitalisme (et le libertarianisme classique) du point de vue du libre-marché, affirmant l’incompatibilité des structures capitalistes et des libres transactions – le capitalisme, pour se maintenir, doit manipuler le marché – et proposant donc la diminution des mécaniques étatiques soutenant le capitalisme. Il est possible d’être mutuelliste et Left-Libertarian, mais il est également possible d’être l’un.e sans être l’autre. Le Left-Libertarianism, sous un certain sens, propose une façon dont une extension de la liberté peut mener à l’égalité, tandis que le mutuellisme se concentre, à l’image du communisme libertaire, sur la définition d’un régime d’égalité compatible avec la liberté. L’Anarchisme de Marché de Gauche devient alors une ombrelle sous laquelle vient se ranger l’un et l’autre.


[1] À l’exception de la survivance de quelques cercles réduits comme l’Association P.J. Proudhon – ce dernier ne se considérant cependant pas nécessairement comme anarchiste.

[2] N’en déplaise aux partisan.es de la Théorie du Grand Homme, le mutuellisme, tout comme le collectivisme ou le communisme libertaire ont été et continuent à être les résultats non pas de la pensée d’une seule personne mais de groupes plongés dans l’action de leur époque.

[3] Avec, comme principales figures, les internationaliste Henri Tolain et Eugène Fribourg, George Duchêne, Auguste Vermorel et le Courrier Français.

[4] Où l’on peut compter des auteurices tel.les que Benjamin Tucker et son journal Liberty, Dyer D. Lum, Voltairine de Cleyre, Clarence Lee Swartz.

[5] J’ai écrit à ce sujet un article examinant la question du « proudhonisme » aujourd’hui et argumentant en faveur de l’abandon de cette filiation :

https://nidieunicesarnitribunfrancais.wordpress.com/2020/06/28/peut-on-se-revendiquer-proudhonien/

[6] LLOVERAS, Javier, WARNABY, Gary, QUINN, Lee, « Mutualism as market practice : An examination of market performativity in the context of anarchism and its implications for post-capitalist politics », SAGE Journals, 2019 : https://doi.org/10.1177/1470593119885172

[7] Cette division est opérée par exemple par l’auteurice de A Mutualist FAQ (http://www.mutualist.org/id23.html)

Dans « Les divergences entre le mutuellisme proudhonien et le mutuellisme « américain » de Tucker et de Carson » (2019) j’ai également tenté de souligner succinctement plusieurs des propositions économiques divergentes entre école continentale et école américaine, à l’égard de la question des rendements d’échelle, de la théorie de la valeur ou de la nature de l’exploitation capitaliste.

[8] « L’autogestion et les coopératives de consommation font partie du marché ; les associations d’aide mutuelle locales et les cliniques gratuites font partie du marché ; ainsi que les syndicats de travailleurs, les communes volontairement constituées, les expériences à petite ou grande échelle de systèmes postmonétaires (Prise sur le tas, libre consommation), et d’innombrables autres alternatives au statu quo capitaliste-corporatif actuel. »

[9] À l’exemple de Kevin Carson.

[10] Voir, par exemple, l’entrée « mutuellisme » du Dictionnaire P.J. Proudhon de la société P.J. Proudhon.

[11] MENUELLE, T., « Valeur (Valeur constituée, Juste prix) », Dictionnaire PJ. Proudhon.

[12] Kevin Carson, par exemple, dans Studies in Mutualist Political Economy (2007), s’attache, dans la lignée de Benjamin Tucker, à défendre la théorie de la valeur-travail.

Un commentaire sur “Qu’est-ce que le Mutuellisme ? Une définition.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s