Traduction : L’Argent sans l’État (Black Cat)

L’Argent Sans L’État

Black Cat – 2019

Article originellement publié sur le site du C4SS, sous le nom :

Money Without the State

 

 

Black Cat est un auteur d’articles américain associé brièvement au C4SS (Centre pour une Société sans État) avant de rompre avec ce dernier pour fonder The Weird Politics Review sur Medium.
S’intéressant aux questions des neurodiversités, du socialisme de marché, ou de la science fiction, il se considère lui même comme un anarchiste de marché, favorable au modèle coopératif. Attaché à l’exploration d’alternatives post-capitalistes que l’on pourrait qualifier de peu conventionnelles, il a tenté de théoriser un rapprochement des thèses anarchistes-mutuellistes et accélérationnistes.
Au moment de traduction de cet article, Black Cat s’est éloigné de la scène politique, peut-être temporairement, peut-être définitivement.
L’article original peut être retrouvé ici.

 

Graeber, dans Dette : 5000 ans d’histoire, s’attaque à ce qu’il appelle le « mythe du troc », – l’idée selon laquelle l’argent est une invention communautaire et une norme communément admise, utilisée pour éviter les problèmes liés au troc. Il est entièrement correct – un tel mythe est faux. Toutefois, certain.es de ses partisan.es trop zélé.es se trompent – il ne déclare à aucun moment que les marchés, ou même que quoi que ce soit de suffisamment proche de la notion de « monnaie » pour en avoir le nom, soit impossible sans états. Les marchés ou la monnaie auraient juste une apparence très différente à celle qu’ils ont actuellement.

Les monnaies émises par les États ont la valeur qu’elles ont en partie parce que tout le monde sait qu’il y aura une demande pour ces monnaies, en partie parce qu’elles sont (parfois) gagées sur des marchandises, et en partie parce qu’un grand nombre de personnes doivent payer leurs impôts avec ces monnaies – ou bien l’État les enfermera et/ou saisira leurs biens. De plus : c’est l’État qui soutient la monnaie avec des marchandises gardées dans un entrepôt sous sa surveillance, et les gens savent seulement que cette monnaie est demandée parce que d’autres en ont besoin pour payer des taxes et/ou pour échanger des biens. Quiconque affirme que la monnaie telle qu’elle existe aujourd’hui (c’est-à-dire avec la dynamique propre aux monnaies émises par l’État) est une innovation consensuelle, fait gratuitement le travail de propagande de l’État, en traitant la violence de ce dernier comme un simple effet passif des lois de la nature.

Cependant, cela ne signifie pas qu’une monnaie sans État est impossible. Graber n’affirme pas une telle chose, par ailleurs. En fait, dans ce même livre, Graeber dit le contraire. Il montre à plusieurs reprises que des populations dans des régions du monde où l’État est en grande partie ou entièrement absent peuvent facilement fonctionner avec des économies de marché – mais ces marchés reposent le plus souvent sur des systèmes de crédits complexes, de sorte que tout le monde se retrouve endetté envers tout le monde.

Comme il l’explique :

« Dans les communautés et les marchés réels, presque partout… on sera beaucoup plus susceptible de découvrir que tout le monde est endetté avec tout le monde d’une douzaine de façons différentes, et que la plupart des transactions ont lieu sans l’utilisation de devises. »

Même s’il existait quelque part une situation semblable à celle décrite par le « mythe du troc », elle ne durerait pas. Une situation dans laquelle personne ne ferait suffisamment confiance à qui que ce soit pour lui accorder du crédit, et pourtant dans laquelle on voudrait toujours échanger des biens et des services, conduirait dans un premier temps à essayer de satisfaire la « double coïncidence des besoins ».

Cependant, il y aurait (très probablement) au bout d’un certain temps une sorte de bien que suffisamment de gens souhaiteraient utiliser comme une forme d’argent, stimulée par sa propre demande naturelle élevée. Chacun.e saurait que, s’iels acceptaient ce bien à forte demande, iels pourraient ensuite l’échanger avec quelqu’un.e d’autre – et cette utilité comme bien commercial augmenterait encore plus sa demande. Pour qu’un bien comme celui-ci fonctionne vraiment comme de l’argent, bien sûr, il devrait avoir quelques autres caractéristiques : il devrait être portable, fongible, etc… Il existe de nombreux exemples historiques de ce type de pratique – les économistes l’appellent la « monnaie-marchandise » (ou « monnaie de commodité »). L’exemple le plus familier de ce phénomène pour les américain.es est probablement l’usage des cigarettes comme monnaie dans les prisons.

Ce n’est que dans des communautés aussi extrêmes que les prisons, ou dans les cas d’interactions économiques entre étrangers, que la monnaie marchandise (ou d’autres formes de troc moins efficaces) est utilisée – après tout, ce sont des situations où le niveau de confiance est faible. Graeber dit :

« … Il commence à être clair pourquoi il n’y a pas de sociétés basées sur le troc. De telles sociétés ne pourraient être que des sociétés dans lesquelles chacun.e serait à un pouce de la gorge d’autrui ; prêt à frapper sans jamais le faire, indéfiniment. Certes, le troc se produit parfois entre des personnes qui ne se considèrent pas comme étrangères l’une de l’autre, mais il s’agit généralement de personnes qui pourraient très bien être vues comme telles – c’est-à-dire, qui ne ressentent aucun sens de responsabilité mutuelle ou de confiance, et ne ressentent pas le désir de développer des relations continues. »

Mais la monnaie marchandise a des problèmes bien connus, et est suffisamment bien étudiée pour qu’il n’y ai peu voire aucun intérêt à y consacrer l’écriture d’un essai – la monnaie marchandise vaut mieux que rien du tout, mais elle est généralement une mauvaise réserve de valeur, pour deux raisons :

Premièrement : Comme toute chose physique, elle se dégrade avec le temps.

Deuxièmement : Toutes les formes de monnaies marchandises ont une utilité intrinsèque ; elles sont productibles, et elles sont consommables – et, ainsi, l’épargne en monnaie marchandise est susceptible de souffrir de déflation et d’inflation à un degré imprédictible et incontrôlable.

Ainsi, la monnaie marchandise est trop ennuyeuse et trop bien étudiée pour qu’il vaille la peine d’écrire un essai à ce sujet. Elle n’est vraiment utile que dans le cadre d’interactions de confiance zéro – et la plupart des économies ne sont pas fondées sur des interactions de confiance zéro. En fait, la majorité des systèmes économiques – tout particulièrement ceux avec un État minimal, voire absent – reposent ultimement sur la confiance. Les seuls échanges qui puissent fonctionner sans confiance sont ceux à court terme : vous devez toujours éventuellement soit utiliser la confiance, soit utiliser la violence – et la violence à long terme, aussi, engendre une confiance dans la violence. En somme, notre confiance ne devrait-elle pas être axée sur la confiance ?

Les économies de marché où la confiance joue un rôle important et où l’État joue un rôle minime, voire inexistant, sont couvertes par la dette. Une grande partie de l’Europe du Haut Moyen-Age fonctionnait ainsi :

« Quand une grande partie de l’Europe est « revenue au troc » après l’effondrement de l’Empire Romain, puis à nouveau après la chute de l’Empire Carolingien, il semble que ce soit ce qui s’était produit. Les gens ont continué à tenir des comptes dans l’ancienne monnaie impériale, même s’ils n’utilisaient plus de pièces.

… tout le monde continuait d’évaluer la valeur des outils et du bétail avec l’ancienne monnaie romaine, alors même que les pièces elles-mêmes avaient cessé de circuler.»

Cela, cependant, semble présenter une certaine gêne pour les anarchistes de marché de gauche. Pas une gêne terriblement grande, bien sûr : nous observons bien ici un système économique non-étatique, avec des marchés. Le problème, cependant, est ce que cela ne s’est pas produit comme nous l’avons souvent dit.

Comme le dit Kevin Carson dans « The Iron Fist behind the Invisible Hand » :

« Les anarchistes individualistes et mutuellistes comme William Greene (Mutual Banking), Benjamin Tucker (Instead of a book), et J.B. Robertson (The Economics of Liberty) voyaient le monopole monétaire comme central au système capitaliste de privilège. Dans un marché bancaire véritablement libre, n’importe quel groupe d’individu devrait pouvoir former une banque mutuelle et émettre des crédits monétisés, sous la forme de billets de banque, contre la forme de garantie qu’ils choisiraient, et avec l’acceptation de ces billets dans les transactions comme condition d’adhésion. Greene avait émit l’hypothèse qu’une banque mutuelle pourrait choisir de gager sa monnaie non seulement sur des marchandises existantes, mais aussi passer par la « mise en gage… (de) la production future ». (p.73)»

Bien que certain.es Anarchistes de Marché de Gauche soient allé.es jusqu’à caractériser l’obligation d’utiliser la monnaie étatique comme la chose centrale renforçant le capitalisme, il semblerait qu’il y ai un véritable manque d’imagination autour de la question de à quoi devrait ressembler une monnaie non-étatique. Il y a deux suppositions fausses à propos des monnaies non-étatiques contenues dans l’idée de banque mutuelle (comme décrite au-dessus). Premièrement, que de telles monnaies doivent être impérativement émises par des groupes constitués spécifiquement pour ce rôle d’émission monétaire. Deuxièmement, que cette monnaie ai besoin d’être gagée sur quelque chose.

Vous n’avez pas besoin de gager vos prêts sur quoi que ce soit. Ni avec des possessions préexistantes, ni même avec les promesses d’un travail futur. Vous avez juste à dire « Ça me va », et – si les gens vous font confiance – votre prêt aura une valeur. Maintenant, bien sûr, vous pouvez soutenir ce prêt avec des promesses de biens ou de travail – mais la croyance dans le fait que vous soyez capable d’honorer votre dette ou non est en soi-même un acte de confiance. Et, plus encore, affirmer que vous avez de quoi soutenir votre dette n’est rien de plus  qu’une tentative d’accroître la confiance qu’autrui porte en vos promesses, en établissant un plan expliquer comment vous comptez honorer votre dette.

Tout revient à la confiance – rien que la confiance. L’argent n’est pas une question de pièces ! L’argent n’est pas non plus une question de gager ces pièces sur quelque chose. Avec l’État, l’argent peut être une affaire de violence – avec les taxes. Mais sans l’État, l’argent n’est rien d’autre qu’une question de confiance.

Il faut garder à l’esprit, cependant, que même ce monde de confiance a des limites – les reconnaissances de dettes sont sujettes à l’inflation. Le plus de reconnaissances de dettes ou crée, au delà d’une certaine limite de raisonnabilité, moins on s’attend vraiment à ce que vous essayiez de les rembourser – et donc, moins on sera susceptible d’accepter vos reconnaissances de dettes – et, si elles sont acceptées, le plus on demandera une compensation forte pour le risque d’accepter un crédit dans lequel le niveau de confiance est faible. Quelqu’un.e qui a promis plus aux autres qu’il ne pourrait en rembourser, pourrait facilement se retrouver pris dans une spirale où iel aura à promettre toujours plus, jusqu’à ce que plus personne ne veuille accepter ses crédits – et la seule chose qui puisse arrêter un tel cycle serait un acte de remboursement – retirer ses reconnaissances de dette de la circulation.

Comme le dit Graeber dans son ouvrage :

« Si l’argent n’est qu’un indicateur, qu’est-ce qu’il indique ? La réponse était simple : la dette. Une pièce est, en effet, une reconnaissance de dette.

…Comment cet argent-crédit a-t-il été créé ? Revenons en à la… ville imaginaire. Disons, par exemple, que Joshua devait donner ses chaussures à Henry, et… que Henry lui promettait en retour quelque chose d’une valeur équivalente… une reconnaissance de dette. Joshua pourrait attendre que Henry ai quelque chose d’utile pour terminer l’échange et solver la dette. Dans ce cas, Henry déchirerait la reconnaissance de dette et l’histoire serait terminée. Mais disons que Joshua décidait de transmettre la reconnaissance de dette à un tiers, Sheila, à qui il doit quelque chose d’autre. Cette dette pourrait être ensuite de nouveau être transmise à un quatrième parti, Lola – Maintenant Henry lui devra ce montant. Ainsi naît l’argent. Car il n’y a pas de fin logique à cette chaîne. Disons maintenant que Sheila souhaite acquérir une paire de chaussures auprès d’Edith ; elle peut juste donner à Edith la reconnaissance de dette, et lui assurer que Henry est digne de confiance. En principe, il n’y a aucune raison que la reconnaissance de dette ne puisse pas continuer à circuler dans la ville pendant des années, à condition que les gens continuent d’avoir confiance en Henry. En fait, si cela dure assez longtemps, les gens pourraient oublier complètement qui était le premier émetteur.

…Keith Hart m’a raconté une fois l’histoire de son frère, qui…  était un soldat britannique en poste à Hong Kong. Les soldats payaient leurs ardoises en écrivant des chèques sur leurs comptes en Angleterre. Les commerçants locaux se contentaient de les accepter et de les faire passer comme monnaie : une fois, il a vu l’un de ses propres chèques, écrit six mois auparavant, sur le comptoir d’un vendeur local, recouvert d’une quarantaine de minuscules inscriptions différentes en chinois.

…La valeur d’une unité monétaire n’est pas la mesure de la valeur d’un objet, mais la mesure de la confiance que l’on a envers les autres êtres humains.

Cet élément de confiance rend bien sûr tout beaucoup plus compliqué… généralement, la difficulté… est d’établir la raison pour laquelle les gens continueraient à faire confiance à un bout de papier. Après tout, pourquoi ne pourrait-on pas juste signer avec le nom d’Henry sur une reconnaissance de dette ? »

Pourquoi, en effet ? Il semblerait que ce soit l’un des problèmes clefs auxquels n’importe quels systèmes monétaires non-étatiques massifs seraient confrontés : prévenir la fraude.

Graeber donne des exemples plus approfondis, plus détaillés, de l’opération de ces sortes de systèmes de crédit. D’abord dans le monde musulman :

« …On s’attendait à ce que n’importe quelle personne importante garde la plupart… de sa richesse en dépôt et fasse ses transactions quotidiennes… avec… des billets à ordre.

…Les chèques pouvaient être contresignés et transférés, et les lettres de crédit… pouvait traverser l’océan Indien ou le Sahara. S’ils ne se transformaient pas de facto en monnaie papier, c’était parce que, puisqu’ils opéraient de façon tout à fait indépendante de L’État (ils ne pouvaient pas être utilisés pour payer des taxes par exemple), leur valeur était basée presque entièrement sur la confiance et la réputation. L’appel aux tribunaux islamiques était généralement volontaire, ou bien les guildes marchandes et les associations civiques servaient de médiations. Dans un tel contexte, avoir des poètes célèbres composer des vers se moquant de vous pour avoir fait des chèques en bois était probablement la pire chose qui pouvait vous arriver.

…Dans une économie de crédit qui opère largement sans les mécanismes étatiques de répression (sans police pour arrêter ceux qui commettent des fraudes ou d’huissiers aptes à saisir les propriétés d’un.e mauvais.e payeur.euse), une partie significative de la valeur d’un billet à ordre (un chèque) consiste en effet en la bonne réputation du signataire. Comme Pierre Bourdieu devait le souligner plus tard en décrivant une économie de confiance similaire dans l’Algérie Contemporaine : il est tout à fait possible de transformer l’honneur en argent, mais presque impossible de convertir l’argent en honneur. »

Deuxièmement, dans le monde de l’Europe de la renaissance, en particulier en Angleterre (bien qu’il précise qu’il soit hors de doute que l’Europe Médiévale était elle aussi une économie basée sur la dette – nous n’en avons tout simplement pas de registres et d’archives aussi riches ou détaillées) :

« Dans les petits villages et les hameaux ruraux, où l’État était généralement une instance lointaine, les normes médiévales survécurent intactes, et le « crédit » était là encore tout autant une question d’honneur et de réputation.

…dans les quartiers les plus pauvres des cités et des bourgs, les commerçants émettaient leur propre monnaie faite de plomb, de cuir ou de bois ; durant le XVIème siècle, cela est même devenu une sorte de mode, les artisan.es ou même les veuves pauvres produisant leur propre monnaie pour pouvoir joindre les deux bouts. Ailleurs, les personnes qui fréquentaient la boucherie, la boulangerie ou la cordonnerie mettaient simplement les comptes sur une ardoise ; il en allait de même pour celles fréquentant les marchés hebdomadaires, ou vendant du lait, du fromage ou de la cire de bougie à leur voisinage.

Dans un village typique, les seules personnes susceptibles de payer en espèce étaient celles qui étaient en voyage, et celles considérées comme persona non grata : les pauvres et les personnes « bonnes à rien » si notoirement malchanceuses que personne ne leur accorderait de crédit. Puisque tout le monde était impliqué dans la vente de quelque chose… tout le monde était à la fois créancier et débiteur ; la plupart des revenus familiaux prirent la forme de promesses faites par les autres familles ; chacun.e savait et comptait ce que ses voisin.es se devaient les un.es aux autres ; et tous les six mois ou un an environ, les communautés tenaient un grand « règlement de compte » public, annulant les dettes de chacun.e en les confrontant les unes aux autres dans un grand cercle, avec seulement les différences qui subsistaient alors que tout était réglé en utilisant des pièces ou des marchandises.

La raison pour laquelle cela bouleverse nos hypothèses est que nous sommes habitué.es à lier la montée du capitalisme à quelque chose que l’on appelle vaguement « le marché » – l’éclatement des anciens systèmes d’entraide et de solidarité, et la création d’un monde froid et calculateur, où tout a un prix. Dans les faits, les villageois.es anglais.es semblent n’avoir vu aucune contradiction entre les deux. D’une part, iels croyaient fermement au travail et à l’entretien collectif des champs, des ruisseaux et des forêts, et en la nécessité d’aider ses voisin.es en difficulté ; et d’autre part, iels percevaient les marchés comme une sorte de version atténuée du même principe, puisqu’iels étaient entièrement fondés sur la confiance.

…Dans ce monde, la confiance était tout. L’argent était le plus généralement rien de plus que la confiance, puisque la plupart des crédits passaient par des accords oraux. Lorsque l’on utilisait le mot « crédit », c’était surtout en référence à la réputation d’honnêteté et d’intégrité ; et l’honneur, la vertu et la respectabilité d’un homme ou d’une femme, ainsi que sa réputation de générosité, de décence et de sociabilité, étaient des considérations au moins aussi importantes pour se décider à consentir à un prêt que le niveau de revenus. En conséquence, les conditions financières devinrent indiscernables des conditions morales. On pouvait parler d’autrui comme étant « de valeur », « une femme très estimable » ou un « vaut-rien », ainsi que « donner du crédit » aux mots d’une personne que l’on croît (Le mot « crédit » a la même racine que « croyance » ou « crédibilité »), ou de lui « accorder du crédit » quand vous faites confiance à elle pour vous rembourser. »

À la fin de sa description originale de la théorie des économies de marché comme étant basées sur la dette, comme citée au-dessus, Graeber rajoute le qualificatif suivant :

« Certes, ce type de système de jetons de dette pourrait fonctionner dans un petit village où tout le monde se connaît, ou même parmi un groupe plus dispersé comme les communautés marchandes italiennes du XVIème siècle ou celles chinoises du XXème siècle, où tout le monde avait au moins les moyens de garder une trace des autres personnes. Mais de tels systèmes ne peuvent pas créer un système monétaire à part entière, et rien ne prouve qu’une telle chose soit arrivée. Fournir un nombre suffisant de reconnaissances de dette pour permettre à tous.tes, même dans une ville de taille moyenne, de pouvoir effectuer une partie importante de leurs transactions quotidiennes dans une telle monnaie nécessiterait des millions de jetons. Pour pouvoir tous les garantir, Henry devrait être d’une richesse presque inimaginable. »

Graeber continue alors en expliquant comment un roi d’Angleterre ou un autre, nommé Henry, créa le système monétaire anglais moderne en accordant un prêt massif à la Banque d’Angleterre.

Graeber, essentiellement, a posé trois problèmes bloquant l’extension à grande échelle des systèmes de crédit traditionnels :

1) L’incapacité à empêcher la falsification de signatures ;

2) L’impossibilité d’émettre un nombre suffisant de jetons ;

3) L’incapacité de savoir qui peut ou ne peut pas payer ses dettes.

Et il souligne que ces problèmes semblent insurmontables, et, dans le passé, ont toujours été résolus par le recours à une seule personne ou organisation (une tête couronnée ou un État) pour émettre des jetons de dette, employer des personnes pour éliminer les faussaires et entretenir une réputation pour maintenir la valeur de leurs jetons.

Il a raison à ce sujet – c’était la seule façon de résoudre ce problème. C’était. Mais la technologie a progressé depuis :

1) La technologie Blockchain, possiblement avec l’addition de signatures à clefs publiques/clefs privées, peut facilement créer un système dans lequel il est difficile de falsifier la signature de quelqu’un.e sur un dossier de dette. Non seulement la question de faire confiance à l’authenticité d’une signature peut-être résolue, mais aussi celle de l’émission d’un nombre suffisant de jetons et de reçus ;

2) Fournir un nombre suffisant de reconnaissances de dette n’est pas difficile si les reconnaissances de dette sont numériques ;

3) Et le suivi des personnes, et de leur réputation, est facile avec les ordinateurs modernes ) en fait, nombre des malheurs de la vie moderne résident dans la facilité avec laquelle il est possible de garder une trace des personnes. On pourrait s’attendre à ce que tout système monétaire numérique sérieux (pas nécessairement une cryptomonnaie, mais probablement une cryptomonnaie) fasse exactement cela – être moins un moyen d’échanger des devises, et plus un moyen d’émettre, d’échanger et d’évaluer des reconnaissances de dette.

Nous pouvons désormais absolument créer des systèmes monétaires à grande échelle fondés sur la dette. La technologie est prête ; il suffit de l’assembler.

Jusqu’à présent, bien sûr, les monnaies numériques les plus connues ne fonctionnent pas du tout ainsi. PayPal n’est rien de bien plus qu’un service bancaire numérique. Le Bitcoin et ses imitations tentent (essentiellement) d’agir comme les monnaies basées sur les taxes que nous connaissons – mais sans les taxes.

De toute évidence, le Bitcoin n’a pas eu tellement de résultats en tant monnaie. L’argent est censé être une réserve de valeur, une unité de compte et un moyen d’échange. Le Bitcoin est terriblement mauvais comme réserve de valeur, et tout aussi terriblement mauvais en tant qu’unité de compte – pour la même raison dans les deux cas : valeur fluctue extrêmement rapidement. Le « pourquoi ? » de cette fluctuation dépasse le cadre de cet essai, et a déjà été couvert de manière satisfaisante ailleurs – mais son succès malgré ses problèmes doit être discuté.

Les Bitcoins ont une valeur parce que des personnes sont prêtes à en acquérir avec leur argent imposé par l’État. Elles sont prêtes à en acquérir car elles peuvent ensuite utiliser ces Bitcoins pour payer des choses illégales en ligne. Autrement dit : Les Bitcoins sont, essentiellement, un système d’obscurcissement de ses données financières. C’est tout, et – sans moyen de payer ses impôts avec, ou de payer ses dettes – c’est tout ce que cela peut être. Le Bitcoin tire entièrement sa valeur de l’existence des États. Si tous les États disparaissaient demain, le Bitcoin n’aurait plus aucune valeur – personne n’en acquérait avec une monnaie d’État (désormais sans valeur), et personne ne voudrait vendre ses drogues (désormais parfaitement légales) pour cela.

Ainsi, à bien des égards, les Bitcoins sont à l’opposé de ce qui est nécessaire pour répondre aux besoins d’une société sans État – i.e., il y a création d’une pseudo-monnaie au lieu de crédit, et les Bitcoins sont incapables de garder trace de la fiabilité des agents. Ce qu’il faut, c’est une extension numérique des anciens réseaux de crédit et de confiance.

Il serait souhaitable d’avoir de multiples schémas concurrents comme ceci. Au  moins en partie parce que différentes personnes auront différentes sortes d’idées à propos de quelles sortes de traits sont bénéfiques dans quelque chose comme cela – les gens peuvent vouloir s’appuyer sur un algorithme ou sur un autre, ou sur des principes basés sur diverses philosophies ou religions. On pourrait vouloir interdire complètement et directement l’usure, organiser des jubilés de dette réguliers et prévisibles, remettre un dixième des dettes reçues à une église désignée, ou s’engager dans d’autres pratiques économiques religieuses que je ne connais pas.

Plus que cela, cependant, il est presque impossible de dire quelles méthodes pourraient être les meilleures pour évaluer la confiance – c’est, après tout, une action profondément humaine et remplie de zones d’ombres. Les ordinateurs sont utiles pour un système comme celui-ci non pas parce que les ordinateurs sont nécessairement meilleurs pour évaluer les relations sociales et les intentions (Toutes les preuves disponibles suggèrent que, même dans des conditions idéales, les ordinateurs sont au mieux égaux aux personnes humaines dans ce domaine), mais parce qu’ils sont capables de le faire donc pour un nombre beaucoup plus grand de relations, et sans jamais se fatiguer.

Tout système donné fonctionnerait en quantifiant et en traçant depuis l’extérieur le degré de fiabilité d’autrui (ou, du moins, les chances que ces personnes auront de rembourser leurs propres dettes et d’évaluer avec précision les remboursements de dette des autres), mais le degré auquel quelqu’un.e fait confiance en un régime donné est à la fois inquantifié et suivi de façon interne.

Ultimement, ces systèmes numériques ne seraient que des substituts pour placer une confiance en autrui. Un système donné fait confiance (ou non) à une personne donnée, et vous faites confiance (ou non) en un système donné – et donc, si le système fait confiance à une personne et que vous faites confiance à ce système, alors vous pourrez faire confiance à cette personne. Ces ensembles n’auraient de valeur que parce qu’ils nous permettent d’offrir ou de recevoir des crédits, et plus généralement de faire confiance à un nombre beaucoup plus important de personnes que nous ne l’aurions pu sans assistance. Ces systèmes seraient des prothèses, tout comme l’écriture elle-même est une prothèse mentale – Tout comme l’écriture nous permet de nous souvenir et de communiquer beaucoup plus facilement, ces systèmes nous permettront de faire confiance à beaucoup plus de gens.

C’est, entre autres, la raison pour laquelle je ne suis pas en mesure de préciser entièrement comment un tel système fonctionnera – non seulement je ne suis pas un expert dans ces domaines, mais je pense aussi qu’il y aura un degré important d’empirisme dans ces systèmes, et que l’existence de plusieurs régimes concurrents empêchera chacun de ces régimes de devenir une source corrompue de hiérarchie et de centralisation. Ces différents régimes devront être compétitifs sur le marché, comme tant d’autres le font. En fait, il est même possible que cette concurrence les conduise à se rendre capables de s’interfacer les uns avec les autres – ils peuvent rendre possible le déplacement des dettes d’un régime à un autre, afin d’augmenter la valeur et la stabilité de n’importe quelle dette dans un système.

Je peux, cependant, m’essayer à décrire certaines des fonctionnalités que de tels systèmes pourraient avoir, ou devraient avoir.

Tout d’abord, il me semble que tout système donné aura besoin d’un moyen de traiter les mauvais acteur.rices – un moyen d’évaluer la fiabilité des informations que l’on obtient au sujet de comptes donnés, et de peser les données que l’on obtient en conséquence. Une sorte de score de méta-confiance – à quel point le système vous fait confiance, non pas pour vous rembourser vos dettes, mais pour évaluer honnêtement le remboursement de la dette. Il se peut que ce soit une seule et même chose – peut-être que votre fiabilité est une caractéristique inhérente et ne change pas en fonction du contexte. Si tel est le cas, alors tous.tes les acteur.rices dans un système donné se retrouveront probablement avec un même score. Si ce n’est pas le cas, cependant, il faudra que le système ait un moyen de faire appel aux notations – peut-être par le biais d’un processus entièrement automatisé, peut-être par le biais d’un collectif de modération gérant le système.

Cela conduit inexorablement à la deuxième caractéristique que je pense devoir être universelle : qu’il y ai ou non un groupe de modération, le système devra probablement se traiter comme un acteur au sein de son propre réseau de dettes – un acteur capable d’émettre ses propres dettes. Bien sûr, étant donné que le système est libre de définir sa ou ses notes de confiance à tout ce qu’il veut, il est probable qu’il les définisse de manière permanente au maximum. Ce que cela signifierait vraiment, c’est que le système se fie lui-même au maximum et, en tant que tel, votre confiance dans les dettes du système devrait toujours être la même que votre confiance dans le système. En tant que tel, les dettes du système auraient toujours une valeur – qu’elles n’en aient pas suggérerait que le système ne met même pas ses propres utilisateurs en confiance.

Les dettes de l’organisation seraient utilisées par le collectif pour se rémunérer, pour rémunérer le temps passé par les gens sur leurs appareils pour faire fonctionner le système via le calcul distribué (dans la cryptomonnaie actuelle, c’est ce que l’on appelle le « mining »), et/ou pour rémunérer les personnes qui prennent le temps d’évaluer leurs transactions avec autrui – après tout, les personnes fournissant des notations améliorent globalement la fiabilité du système. Et, bien sûr, c’est la raison pour laquelle le système ne surpaye pas celleux qui y ajoutent de la valeur – plus le système émet de dettes, moins il devient fiable ; cela fonctionne ici ainsi, comme pour le reste.

Tout cela, bien sûr, conduit à la troisième caractéristique qui, je pense, doit être universelle dans ce systèmes : que les dettes de ces derniers puissent être remboursées contre quelque chose. Après tout, les reconnaissances de dette d’un programme ne valent quelque chose que si le système achète quelque chose, ou facture des frais, ou annule les reconnaissances de dette d’une manière ou d’une autre. Peut-être qu’une organisation donnée exigera que tout le monde l’utilise pour lui payer des frais de service mensuels, reprenant certaines des caractéristiques des monnaies d’État. Peut-être qu’un système émettra de gros prêts, du type que la plupart des gens ne voudraient pas et ne pourraient pas s’offrir mutuellement – c’est-à-dire que le système pourrait agir comme une banque (bien que, comme cela a déjà été noté, avec des taux d’intérêt incroyablement bas et des politiques de refinancement incroyablement indulgentes), avec des intérêts payables (bien sûr) avec ses propres reconnaissances de dettes. C’est assez difficile à dire avec certitude. Mais, nous pouvons savoir que des gens devront gérer le système d’une manière ou d’une autre, qu’il devra y avoir un paiement pour ce travail, et que le paiement pour ce travail aura besoin d’avoir un usage éventuel pour pouvoir être accepté dans un premier temps.

Quatrièmement, et enfin, je m’attends à ce que ces systèmes présentent généralement une sorte de pseudo-surestarie de facto. Les personnes et les organisations non-étatiques ont une durée de vie beaucoup plus courte que celle des États – de ce fait, on pourrait s’attendre à ce que l’argent-dette ait une vitesse beaucoup plus élevée que l’argent basé sur l’impôt, et que les taux d’épargne de l’argent-dette soient plus bas. On ne voudrait pas s’accrocher à une dette pendant des années, voire des décennies, après tout – et si l’entité à laquelle la dette est due cesse d’exister ? Les normes de faillite ou de succession peuvent atténuer ce risque dans une certaine mesure (en payant les détenteur.rices de dettes) mais il peut y avoir une application insuffisamment rigoureuse de ce principe en général, ou, dans des cas spécifiques, des actifs insuffisants. Dans tout portefeuille diversifié de dettes, il existe un taux de surestaries naturel et stochastique.

Donc, si nous pouvons argumenter de leur caractère formidable – et même prédire leurs caractéristiques avant même leur existence – pourquoi de tels systèmes n’existent-ils pas déjà ? Après tout, les téléphones portables personnels sont courants depuis le milieu des années 2000, et la Blockchain a été inventée en 2008. Faut-il croire que les marchés sont si inefficaces qu’il leur faut plus d’une décennie pour parvenir à combiner deux choses évidentes ? Ce n’est pas le cas – au lieu de cela, c’est une question d’étatisme qui rend ces types de systèmes pour la plupart inutiles.

Les Systèmes d’Échanges Locaux (SELs) et le timebanking (les « banques de temps ») en sont de bons exemples – il y en a un grand nombre dans le monde, mais ils ne se sont jamais vraiment imposés. Quelle que soit la solidité de votre système monétaire, il est inutile si les personnes que vous devez payer ne l’acceptent pas. Et, sous le régime étatique, la plupart des endroits où (la plupart) des personnes dépensent de l’argent, actuellement, se trouvent en lien avec de grandes institutions et de personnes avec lesquelles il n’est pas possible de négocier – l’épicerie ne vous laissera pas les payer dans le cadre d’un programme expérimental d’échange de dettes, et ni votre propriétaire, ni votre préposé.e aux prêts étudiants n’accepteront cela non plus, quelle que soit le degré de fiabilité que votre système vous attribut.

Même s’iels le voulaient particulièrement (et bien sûr, iels ont de bonnes raisons de ne pas le faire – l’épicerie n’a pas de place pour une telle devise dans sa bureaucratie interne, et ni votre propriétaire ou logeur.euse, ni votre épicier.ère n’auraient suffisamment de familiarité avec votre système, ou de confiance en lui), iels ne pourraient pas – iels ne pourraient pas payer leurs impôts avec, et ne trouveraient personne avec qui échanger ces devises. Il est également important de noter que vous (si vous possédez le moindre bien imposable) devez très probablement payer vos taxes avec, ou bien vous serez emprisonné.e et/ou l’État saisira le peu de biens que vous avez réussi à accumuler.

C’est le paradoxe fondamental de l’argent sous l’État – ces systèmes seront inévitablement utilisés sans que l’État ne soit là pour arrêter leur utilisation, mais ils ne peuvent pas être utilisés pendant que l’État est présent. Encore une fois, la solution insurrectionnelle (plutôt que révolutionnaire) se présente – à mesure que les gens se libèrent de l’État, se déplacent au delà de sa portée et se battent contre lui, iels commenceront  à pouvoir (et à mesure que l’État se retirera, devront) poursuivre leurs affaires les un.es avec les autres. Mais, cette infrastructure doit être en place, nous attendant, avant que l’on commence à en avoir vraiment besoins. Si vous lisez ceci et que vous avez la possibilité de programmer une application, une monnaie, ou quoi que ce soit qui fonctionne d’une telle façon, vous devriez le faire – il est absolument impératif que votre version de ceci soit là, à nous attendre, au cas où nous en aurions besoin.

 

 

 

 

 

 

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