Traduction : Les Armées qui se chevauchent, Benjamin Tucker (1890)

 

Liberty, 6.6
(8 Mars 1890) : 4

 

Les Armées qui se chevauchent

Benjamin Tucker – 1890

Article tiré et traduit du recueil de texte « Markets not Capitalism », sous le nom : « Armies that overlap »

 

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/c/c6/Instead_of_a_Book_-_Frontispiece.jpg/220px-Instead_of_a_Book_-_Frontispiece.jpg

 

***

 

Récemment, le Twentieth Century a fait beaucoup de choses en matière de définition. Le travail de définition est une affaire très particulière, et il me semble qu’elle n’est pas toujours effectuée avec le soin nécessaire dans les bureaux du Twentieth Century.

Prenez ceci, par exemple : « Un socialiste est une personne qui croit que chaque industrie devrait être coordonnée par la force gouvernementale, pour le bénéfice mutuel de tous les intéressés.»

Il est vrai que des écrivains réputés ont donné des définitions du Socialisme ne différent en aucun point essentiel de la précédente – entre autres, General Walker. Mais il a été minutieusement prouvé dans nos colonnes que Walker est tout à fait à l’Ouest quand il parle de Socialisme ou d’Anarchisme. À vrai dire, cette définition est fondamentalement fausse, et ne qualifie correctement que le Socialisme d’Etat.

Une définition analogue dans une autre sphère pourrait être ceci : « La Religion est la croyance dans le Messianisme de Jésus ». En supposant qu’il s’agisse d’une définition correcte de la religion chrétienne, elle est toutefois manifestement incorrecte comme définition de la religion elle-même. Le fait que la christianité ai  éclipsé toutes les autres formes de religion dans notre partie du monde ne lui donne pas le droit à un monopole de l’idée de « Religion ». Similairement, le fait que le Socialisme d’Etat ai durant les deux dernières décennies éclipsé les autres formes de Socialisme ne lui donne pas le droit à un monopole sur l’idée de « Socialisme ».

Le Socialisme, en tant que tel, n’implique ni la liberté ni l’autorité. Le mot lui-même n’implique rien de plus que des relations harmonieuses. Ce terme est en fait tellement vaste qu’il est difficile d’en faire une définition. Je ne revendique certainement pas avoir une autorité spéciale ou compétence en ce domaine. Je maintiens simplement que le mot Socialisme a été appliqué pendant des années, dans l’usage courant, comme un terme générique, à différentes écoles de pensée et d’opinion ; ainsi ceux qui veulent tenter de le définir doivent s’attacher à rechercher les points communs de toutes ces écoles et le faire tenir à partir de là, et n’ont aucune affaire à faire tenir cette définition sur des caractéristiques à l’une ou l’autre de ces écoles aux dépends des autres. La définition faite par le Twentieth Century ne résistera pas du tout à ce test.

Peut-être y a t’il une définition qui puisse satisfaire ces conditions : Le Socialisme est la croyance que le progrès doit être effectué principalement en agissant sur l’homme à travers son environnement plutôt que par l’homme sur son environnement.

J’imagine que cela sera critiqué comme trop général, et je suis enclin à accepter la critique. Cette définition inclue manifestement tous ce qui peut se ranger derrière le socialisme, mais il n’est pas impossible que certaines personnes et idées non-socialistes peuvent y correspondre également.

Rétrécissons cette définition un peu : Le Socialisme est la croyance que la prochaine étape importante dans le progrès est un changement de l’environnement économique incluant l’abolition de tout privilège par lequel le détenteur de la richesse acquiert un pouvoir antisocial pour contraindre l’exploitation.

Je ne doute pas que cette définition puisse être beaucoup améliorée, et les suggestions à cette fin seront intéressantes ; mais c’est au moins une tentative de couvrir toutes les formes de protestation contre le système économique usuraire existant. Je me suis toujours considéré comme un membre du grand corps des Socialistes, et je m’oppose à en être exclu par M. Walker, M. Pentecost, ou toute autre personne, simplement parce que je ne suis pas un adepte de Karl Marx.

Prenons maintenant une autre définition du Twentieth Century – celle de l’Anarchisme. Je n’ai pas le numéro dans lequel cette définition avait été donnée, et je ne peux donc pas la citer avec exactitude. Mais elle a certainement fait de la croyance en la coopération un élément essentiel de l’anarchisme. C’est aussi erroné que la définition du Socialisme. La Coopération n’est pas plus essentielle à l’Anarchisme que la force l’est au Socialisme. Le fait que la majorité des anarchistes croient en la coopération n’est pas ce qui fait d’eux des Anarchistes, tout comme le fait que la majorité des Socialistes croient en la force gouvernementale n’est pas ce qui fait d’eux des Socialistes. Le Socialisme n’est ni pour ni contre la liberté ; l’Anarchisme est pour la liberté, et ni pour ni contre quoi que ce soit d’autre. L’Anarchie est mère de coopération – oui, tout comme la Liberté est la mère de l’Ordre ; mais, en matière de définition, la Liberté n’est pas l’Ordre et l’Anarchisme n’est pas la Coopération.

Je définis l’Anarchisme comme la croyance en la maximisation de la liberté dans les limites du principe d’égale liberté ; ou, en d’autres termes, la croyance en toutes les libertés excepté la liberté d’empiéter sur celle d’autrui.

On pourra observer que, selon la définition faite par le Twentieth Century, le Socialisme exclut les Anarchistes, tandis que, selon la définition faite par le Liberty, une personne se revendiquant socialiste peut ou peut ne pas être anarchiste également, et une se revendiquant anarchiste peut ou peut ne pas être socialiste. Relâchant l’exactitude scientifique, on peut dire, brièvement et de façon générale, que le socialisme est une bataille contre l’usure et que l’anarchisme est une bataille contre l’autorité. Les deux armées – Socialisme et Anarchisme – ne sont ni coextensives ni mutuellement exclusives ; mais elles se chevauchent. L’aile droite de l’une est l’aile gauche de l’autre. La vertu et la supériorité de l’Anarchisme Socialiste – ou Socialisme Anarchiste, comme il pourrait préférer être qualifié – réside dans le fait qu’il combat dans l’aile commune au Socialisme et à l’Anarchisme. Bien sûr, il y a un sens dans lequel chaque anarchiste puisse virtuellement être aussi socialiste, dans la mesure où l’usure repose sur l’autorité, et détruire la seconde revient à détruire la première. Mais il ne me semble guère approprié de donner le nom de socialiste à des gens qui le sont inconsciemment, n’en ayant ni le désir, ni l’intention, ni la connaissance.


Lien pour le téléchargement de l’article :

The Armies that Overlap – Benjamin Tucker 1890

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s