Traduction : Les marchés libérés des entraves du capitalisme, Charles W. Johnson (2010)

Les Marchés Libérés

des entraves du capitalisme

Charles W. Johnson – 2010

Article tiré et traduit du recueil de texte « Markets not Capitalism », sous le nom : « Markets freed from Capitalism« 

 

 

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Charles W. Johnson est un archiviste professionnel, un développeur web indépendant, et un écrivain anarchiste individualiste. Co-auteur du recueil Markets not Capitalism avec Gary Chartier, ses principaux apports touchent le plus souvent les questions du libre-marché anticapitaliste, de l’open-source, des technologies de l’information et des « monopoles intellectuels » – Il se revendique anticopyright.

 

 

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Parlons de la structure et des mécanismes du capitalisme d’Etat. Comment, dans la vie économique quotidienne, la structure politique du privilège économique donné aux grandes entreprises tend à produire et reproduire les conditions matérielles du maintien de la concentration du capital dans les mains d’une minorité d’acteurs – comment, pour reprendre la triple distinction opérée par Gary Chartier[1], le capitalisme2 soutient le capitalisme3 – et comment des « marchés libérés » (Freed Markets) supprimeraient l’un pour abattre l’autre.

La plupart de mes remarques ici seront généralement de caractère historique et économique – bien que nécessairement vagues et programmatiques compte-tenu de la taille du sujet et des contraintes de taille.

Considérez ceci comme un guide introductif pour entreprendre ensuite une enquête et des discussions sur le sujet ; une tentative de vous montrer brièvement où se placent les points d’ancrage de l’analyse du libre-marché anticapitaliste ; plutôt que d’en faire un tour d’horizon complet. Je pense qu’il est important d’au moins en tracer les grands traits car le principal obstacle rencontré par les partisans du libre-marché anticapitaliste quand ils essayent d’expliquer leurs positions n’est pas tellement une matière d’incompréhensions liées à des détails dans les principes politiques ou l’analyse économique – bien qu’il y’ai effectivement des erreurs à ce niveau-là que nous espérons aborder et corriger. Il s’agit bien plus de convaincre de faire une sorte de changement d’aspect (« aspect-shift »), pour adopter un nouveau point de vue depuis lequel observer la gestalt politico-économique.

Le besoin d’un tel changement est pressant parce que – avec nos excuses pour Shulamith Firestone[2] – l’économie politique du capitalisme d’Etat est profonde au point d’en devenir invisible. Il paraît être un ensemble superficiel d’interventions, un problème qui puisse être résolu par quelques réformes légales, ou peut-être l’élimination des bail-outs et des subventions aux exportations, tout en préservant plus ou moins intact les principes de base du système capitaliste. L’anticapitaliste de libre-marché soutient qu’il y’a quelque chose de plus profond, et de plus envahissant, que les débats de surface auxquels les libertariens limitent le plus souvent la question. Un marché complètement libre signifie la libération des postes de commandement vitaux de l’économie, en les récupérant du contrôle étatique pour les redistribuer au nexus du marché et à l’entreprenariat social – transformation depuis laquelle un nouveau marché émergerait, profondément différent de tout ce que nous avons actuellement.

Ce changement profond ne peut pas ne peut pas facilement rentrer dans les catégories de pensée traditionnelles, e.g. « libertarien » ou « de gauche », « laissez-faire » ou « socialiste », « entrepreneurial »  ou « anticapitaliste », non pas parce que ces catégories ne s’appliquent pas mais parce qu’elles ne sont pas suffisamment englobantes : les marchés radicalement libres les dépassent. S’il existait un autre mot plus adapté que Révolutionnaire, nous l’utiliserions.

Les deux sens de « Marché »

Pour pouvoir rester clair dans une conversation à propos de « l’Anticapitalisme de libre-marché », les points évidents où une clarification pourrait être nécessaire vont être la signification de capitalisme, la signification de marchés, et la signification de liberté (« Freedom ») dans le contexte du marché. Les libertariens de gauche et les anarchistes de marché ont passé beaucoup de temps et soulevé beaucoup de controverses à débattre du premier de ces sujets – si « capitalisme » est un bon terme pour désigner un système de libre-marché, l’importance de distinguer les marchés du capitalisme actuellement en existence, et la possibilité de dégager des sens multiples du mot « capitalisme ». Il y’a eu beaucoup de disputes sur ce sujet, mais pour le moment j’aimerai laisser passer cette question pour pouvoir m’attarder sur le point moins fréquemment discuté de nos distinctions – non pas la signification de « capitalisme », mais les sens différents du terme « marché ». Le sens du terme est évidemment central à n’importe quelle théorie économique de libre-marché, mais j’argumenterai qu’il y’a au moins deux sens distincts dans lesquels le mot est communément utilisé :

  • Les Marchés comme libre-échange : quand les libertariens parlent de marchés, ou spécifiquement « du marché », au singulier, ils désignent ici la somme de tous les échanges volontaires[3] – n’importe quel ordre économique basé, jusqu’à un certain point, sur les principes de la propriété personnelle, de l’échange consensuel, de la libre association, et de la liberté d’engager dans la compétition pacifique et l’innovation entrepreneuriale.
  • Les Marchés comme Nexus monétaire : nous employons aussi souvent le terme dans un sens différent – pour faire référence à une forme particulière d’acquérir et d’échanger la propriété – c’est à dire, pour faire référence au commerce et aux échanges réciproques, aux relations sociales relativement impersonnelles basées sur le paiement, typiquement permises par la monnaie ou par n’importe quel instrument financier désigné par des unités monétaires.

Les deux sens sont liés entre eux. Quand elles prennent place dans le contexte d’un système de libre-échange, les relations sociales basées sur le nexus monétaire – produire, acheter, et vendre au prix du marché, épargner, investir dans des entreprises productives, et ainsi de suite, ont toutes un rôle positif, voire essentiel, dans une société florissante.

Je n’essaye pas d’argumenter qu’elles disparaîtront dans une société d’égale liberté ; mais j’entends argumenter du fait qu’elles peuvent ne pas ressembler à ce que vous attendez d’elles, si votre image des relations commerciales est basée sur le fonctionnement du commerce dans les conditions du capitalisme. Le commerce sous le capitalisme possède beaucoup des caractéristiques exploiteuses et aliénantes que les critiques de gauche attribuent aux « entreprises privées » ou à la « société de marché ». Mais pas à cause de l’entreprise ou à cause du marché. Le problème du commerce dans le système capitaliste est le capitalisme, et sans ce dernier, l’échange dans le marché libéré autant que le commerce dans le sens de nexus monétaire prendraient une forme entièrement différente.

Pour voir comment ils sont liés, nous devons d’abord observer ce qui les différencie. S’ils sont joints en pratique, libre échange et nexus monétaire sont distincts sur le papier. Les marchés, dans le premier de ces sens (la somme de tous les échanges volontaires) incluent le nexus monétaire – mais aussi beaucoup plus que le nexus monétaire. Si un « marché libéré » est la somme de tous les échanges volontaires, alors les échanges familiaux prennent place au sein d’un marché libéré ; la charité fait partie d’un marché libéré ; les dons font partie d’un marché libéré ; les échanges informels et le troc font tous partie d’un marché libéré. De façon similaire, si les marchés compris comme libre-échange peuvent inclure les arrangements « capitalistes » – tant qu’ils sont consensuels – ils englobent aussi beaucoup plus que ça. Il n’y a en principe rien dans un marché libéré qui interdise le travail salarié, la rente, ou les assurances privées. Mais un marché libéré comprend aussi tous les arrangements alternatifs – dont beaucoup qui n’ont clairement rien à voir avec les relations employeurs-employés ou la gestion entrepreneuriale standard, et qui se rangent maladroitement, au mieux, avec n’importe quel sens conventionnel du mot « capitalisme » : l’autogestion et les coopératives de consommation font partie du marché ; les associations d’aide mutuelle locales et les cliniques gratuites font partie du marché ;ainsi que les syndicats de travailleurs, les communes volontairement constituées, les expériences à petite ou grande échelle de systèmes postmonétaires (Prise sur le tas, libre consommation), et d’innombrables autres alternatives au statu quo capitaliste-corporatif actuel.

Se concentrer sur l’acte spécifique de l’échange pourrait même nous mener à faire fausse route ; il serait plus simple et moins déroutant que de décrire le marché totalement libéré comme l’espace d’expérimentations sociales consensuellement entreprises maximal.

La question, alors, est de savoir si, quand les gens sont libres d’expérimenter avec tous les moyens de gagner pacifiquement leur vie, les types d’alternatives mutuellistes que j’ai mentionné puissent prendre un rôle accru dans l’économie, ou bien si les formes capitalistes préexistantes continueront à prédominer comme elles le font actuellement. Certes, les arrangements capitalistes sont actuellement prédominants – la plupart des méthodes viables pour gagner sa vie passent par les structures capitalistes ; la plupart des gens louent leur domicile à un propriétaire ou le « possède » à condition qu’ils continuent de payer des factures mensuelles à une banque ; les grandes compagnies et entreprises organisées sur un modèle centralisé dominent l’offre de crédit, l’assurance, la santé, et virtuellement tous les biens d’équipement et de consommation. Les entreprises productrices sont quasiment toutes également des entreprises commerciales, les entreprises commerciales prédominantes sont massives et centralisées, et les firmes sont contrôlées par une sélection, relativement restreinte, de gens appartenant à une classe socialement privilégiée de managers et de financiers. Les inégalités de richesse et de revenu sont vastes, et ces mêmes inégalités ont des effets sociaux profonds.

Mais bien sûr le fait que les arrangements capitalistes soient actuellement prédominants n’est pas une raison de conclure que « le marché a parlé », ou que la concentration capitaliste des richesses est une tendance naturelle des échanges de libre-marché. Il pourrait être raisonnable de penser cela si la prédominance des arrangements capitalistes était le produit de préférences révélées par le libre marché ; mais puisque nous n’avons pas actuellement de libre marché, il devient nécessaire, tout au moins, de mener l’enquête – pour pouvoir déterminer si les arrangements capitalistes dominent en dépit de l’absence de liberté sur les marchés, ou s’ils prévalent en partie à cause de ce manque de liberté.

Commençons tout d’abord par prendre cette leçon pour l’appliquer au marché comme nexus monétaire. Le nexus monétaire n’épuise pas les formes d’échange volontaire et d’expérimentation sociale qui puissent émerger au sein d’un marché libéré. Mais, plus que cela, un nexus monétaire pourrait exister et pourrait être expansif et important pour la vie économique, qu’il opère ou non sous les conditions d’une liberté individuelle authentique. Les marchés compris dans le sens d’échanges volontaires existent là où les individus sont véritablement libres de produire et d’échanger – le « libre marché », dans le sens du « marché » comme échange volontaire, est véritablement une tautologie, et là où il n’y a pas de libre échange, il n’y a pas d’ordre de marché. Mais un « marché » dans le sens de nexus monétaire peut être libre ou non ; les échanges monétaires sont toujours des échanges monétaires, qu’ils soient régulés, restreints, subventionnés, taxés, mandatés, ou autrement contrôlés par l’action gouvernementale.

N’importe quelle discussion portant sur le nexus monétaire dans le monde réel – des « institutions de marché », des relations économiques, et des arrangements financiers auxquels il faut faire affaire dans cette économie gouvernementale – nécessite de prendre note non seulement des façons dont le gouvernement limite ou interdit les activités de marché, mais aussi des façons dont le gouvernement, plutôt que d’effacer les marchés, crée de nouveaux marchés truqués (« rigged markets ») – des points d’échange, des nexus monétaires, qui seraient plus réduits, ou moins importants, ou de nature radicalement différente, ou qui n’existeraient tout simplement pas sans l’intervention de l’état. Les libertariens parlent souvent de l’échange de marché et des allocations gouvernementales comme des sphères clairement séparées, comme s’il s’agissait de deux ballons, l’un à côté de l’autre, dans une boîte fermée, de façon telle que si l’on en gonfle un, l’autre aura à se réduire en proportion équivalente. Cela est relativement vrai pour les marchés compris comme espaces d’expérimentation sociale – ce que l’on investit dans le processus politique, on le retire des relations volontaires. Mais la relation entre les échanges monétaires et les allocations gouvernementales est plus celle de deux plantes poussant côte à côte. Quand l’une devient plus grosse, l’autre peut être ombragée et voir sa croissance ralentie. Mais elles se chevauchent également, se déforment mutuellement, et peuvent favoriser leur développement dans des formes inattendues.

Les anarchistes de marché doivent être clair, quand ils parlent de la croissance des « marchés » et de leur rôle dans la vie sociale, que ce soit en référence aux marchés comme libre-échange ou aux marchés comme nexus monétaire. Les deux ont un rôle à jouer, mais le type de valeur qu’ils offrent, et les conditions et le contexte dans lesquels ils ont cette valeur, dépend de celui dont on parle. Pour un anti-étatiste de principe, la croissance des « marchés » comme espaces d’expérimentation sociale consensuelle est toujours un développement libérateur – mais si ces expérimentations sociales peuvent être médiées par le nexus monétaire, elles peuvent aussi l’être par des relations sociales entièrement différentes, et pourraient ne ressembler en rien aux affaires et au commerce conventionnels. La croissance des « marchés » comme échanges monétaires, d’un autre côté, peut être autant libérateur qu’oppresseur, et sa valeur dépend entièrement du contexte dans lequel elle prend place – que ces relations s’érigent par le libre jeu des forces sociales, ou à travers les effets d’entraînement directs ou indirects des forces gouvernementales et la création de marchés truqués. Des formes d’interaction qui sont positives et productives dans le contexte de libre-échange peuvent facilement devenir des instruments d’exploitation et d’aliénation quand les forces gouvernementales les imposent sur des participants réticents, ou les poussent dans des aires de nos vies où nous n’en avons ni envie, ni besoin.

Marchés truqués, marchés captifs ;

Business as usual

Quand les anarchistes de marché distinguent le sens général de « marchés » (comme expérimentation sociale volontaire) et le sens étroit, et les connotations de « marchés » comme nexus monétaire, ils soulignent la nécessité de ne pas seulement regarder les façons à travers lesquelles l’échange volontaire pourrait être enfermé ou effacé, mais aussi les façons par lesquelles l’échange monétaire – et les sortes d’interrelations humaines et la médiation sociale qui l’accompagne – peut-être retenu ou être forcé, rendu inaccessible aux individus ou bien poussé sur ces derniers sans alternative possible.

Pour les anarchistes de marché anticapitalistes, il y’a au moins trois mécanismes spécifiques que nous pourrions mentionner et qui poussent les individus à participer à des marchés truqués – des mécanismes qui sont tout particulièrement importants pour la structure générale des marchés actuellement en existence – mécanismes par lesquels les grandes firmes bien installées sur le marché, et les arrangements capitalistes de façon générale, bénéficient des marchés truqués, aux dépends des travailleurs, des consommateurs, des contribuables et des alternatives mutuellistes au statu quo. Ces trois mécanismes sont :

1. Les monopoles gouvernementaux et les cartels : les pénalités gouvernementales répriment directement la compétition ou érigent des barrières à l’entrée sur le marché contre les nouveaux compétiteurs et les biens et services de substitution ;

  1. La redistribution régressive : les possessions des travailleurs ordinaires sont directement saisies par les expropriations gouvernementales, et transférées à des bénéficiaires économiquement puissants, dans la forme de subventions financées par l’argent des contribuables, l’entretien des entreprises parasites, les prêts de connivence, l’emploi très répandu de l’expropriation pour saisir la propriété des petits possédants et la transférer à de grands promoteurs commerciaux[4] ; et

  1. Les marchés captifs : une demande de biens est créée, ou artificiellement intensifiée, par la coercition gouvernementale – ce qui peut signifier une autorité directe et une pénalisation infligée à ceux qui essayent de contourner le marché captif ; ou une situation dans laquelle les acteurs sur le marché sont menés à participer à des transactions sur des bases artificiellement désavantageuses comme une conséquence (peut-être parfois même involontaire) des interventions gouvernementales.

Un exemple simple de marché captif directement imposé peut-être celui de la demande d’assurances automobiles. Quand les gouvernements décrètent que tous les conducteurs doivent acquérir une assurance automobile auprès de compagnies d’assurances bureaucratiquement approuvées, ils rétrécissent nécessairement l’étendue des échanges volontaires, mais ils grossissent aussi dramatiquement une forme particulière, fétichisée d’échange monétaire – en créant une nouvelle facture que tous sont forcés de payer, et une sélection de compagnies politiquement connectées avec un accès aisé à un flot constant de clients, dont beaucoup pourraient ne pas payer pour leur « service » sans la menace d’amendes et d’arrestations. L’espace d’expérimentations sociales se contracte, mais le nexus monétaire enfle sur ce que le gouvernement a tué.

Un exemple de marché captif indirectement imposé serait l’obligation de recourir à des comptables professionnellement certifiés. Les comptables publics certifiés (NdT : CPA, Certified Public Accountants) rendent un service utile, mais c’est un service dont très peu de gens, et très peu d’entreprises, ont besoin, excepté pour aider à gérer la documentation et la paperasse administrative imposées par le code fiscal gouvernemental. Un comptable certifié est essentiellement quelqu’un entraîné à traiter avec les complexités fiscales spécifiquement induites par le capitalisme d’état, avec son système de taxes et ses exigences étranges et ses incitations perverses qui tendent à rendre les choses beaucoup plus alambiquées qu’elles ne le seraient autrement. Par ailleurs, bien que le gouvernement n’ait pas spécialement intérêt à aider les bénéfices des comptables certifiés, cela reste un fait que ces derniers sont capables de faire affaire bien plus fréquemment qu’ils ne le feraient dans un marché sans impôts sur le revenu, taxes sur les salaires, taxes sur le capital, impôts fonciers, taxes de vente, et la myriade d’autres taxes qui demandent une expertise en comptabilité spécialisée et une interprétation des exigences légales.

Avec ces trois mécanismes en vue, une façon rapide d’interpréter la thèse de l’anticapitalisme de libre-marché est ceci : nous maintenons que beaucoup des formes reconnaissables de l’économie capitaliste résultent du fait que certains marchés clefs – le marché du travail, le marché du logement, les marchés de l’assurance et de la finance, et beaucoup d’autres, sont des marchés truqués. Et en particulier, beaucoup d’entre eux sont des marchés captifs indirectement créés, et l’étendue jusqu’à laquelle ces besoins sont rencontrés à travers les relations commerciales conventionnelles passant par le biais du nexus monétaire – plutôt que d’êtres rencontrés par d’autres sortes de moyens, possiblement radicalement différents, tels que les coops, l’homesteading, l’équité de labeur (NdT : « Sweat equity »), l’échange informel, l’économie du don, les réseaux d’aide mutuelle, et d’autres alternatives mutuellistes – a peu à faire avec les désirs ou les préférences sous-jacents des consommateurs, et est plutôt liée aux contraintes placées sur l’expression de ces désirs ou préférences. Les relations commerciales et le nexus monétaire grossissent parce que les travailleurs ayant besoin d’acquérir un domicile ou un travail sont jetés dans un marché où ils sont systématiquement dépouillés de leurs ressources et des alternatives envisageables, où ils font constamment face à des frais artificiellement enflés, et où ils sont généralement contraints à négocier avec les agents dominants du marché qui ont été placés dans la situation artificiellement avantageuse qui est la leur par des interventions gouvernementales continues, répétées et envahissantes, en faveur des agents politiquement connectés[5].

Le « Big Four » de Tucker et les différents monopoles

Il est peut-être inhabituel d’associer de telles revendications avec la défense de la liberté du marché. Le libre marché est généralement supposé comme le terrain de prédilection des politiciens « pro-business » et de la droite économique. Et c’est usuellement les libéraux sociaux, les progressistes, les sociaux-démocrates et la gauche radicale qui sont supposés argumenter que les individus, dans leurs rôles de travailleurs, locataires ou consommateurs, sont poussés dans des transactions aliénantes et exploiteuses – ils sont systématiquement privés des alternatives plus humaines existantes, et souffrent parce qu’ils sont forcés de négocier, dans une situation très désavantageuse, avec les patrons, les banques, les propriétaires, et les grandes entreprises. Mais si je reconnais qu’il s’agit d’une position radicale – voire une position socialiste -, je rejette l’idée selon laquelle il y’ai quelque chose de réactionnaire, de droite ou de « pro-business » à propos de l’idéal des marchés libérés. En effet, ce sont les relations sur le marché libéré qui offrent les bases les plus incisives, vibrantes et fructueuses pour les idéaux socialistes de justice économique, d’émancipation des travailleurs, et de solidarité populaire. Les revendications anticapitalistes telles que celles que je viens de mentionner sont probablement rarement proférées par des apologistes de la « libre entreprise » de nos jours ; mais elles ne sont guère inhabituelles si l’on regarde l’histoire du mouvement libertaire.

Avant la moitié du XXème siècle, quand les libertariens américains s’empêtrèrent dans des coalitions conservatrices opposées au New Deal et au communisme soviétique, les penseurs du « libre-marché » se voyaient largement eux-mêmes comme des progressistes ou des radicaux, et non comme des conservateurs. Les écrivains libéraux, de Smith à Bastiat en passant par Spencer, n’étaient que peu intéressés par l’idée d’adapter leur discours à des mesures conservatrices ou « pro-business ». Ils identifiaient fréquemment les capitalistes et leurs mesures protectionnistes comme faisant partie des ennemis les plus dangereux du libre-échange et de la propriété. Les plus radicaux d’entre eux étaient les anarchistes individualistes et mutuellistes, tels que Benjamin Tucker, Dyer Lum, Victor Yarros, et Voltairine de Cleyre. Tucker, l’éditeur individualiste du journal Liberty, écrivait en 1888[6] que son anarchisme appelait à un « libre-échange absolu… le laissez-faire comme règle universelle », tout en décrivant sa doctrine de laissez-faire complet et de libre compétition comme étant une forme de « Socialisme Anarchiste ».

Pour Tucker, bien sûr, « socialisme » ne signifiait pas le contrôle étatique des moyens de production (ce qu’il nommait « Socialisme d’Etat » et opposait virulemment) ; ce qu’il désignait par cela était le contrôle ouvrier des conditions du travail – opposition aux inégalités économiques actuellement existantes, aux relations de travail capitalistes, et aux pratiques exploiteuses des entreprises capitalistes, soutenues par les privilèges donnés par l’Etat. Pour Tucker, le moyen le plus sûr de démanteler les privilèges capitalistes passait par le renversement des privilèges politiques qui les protégeaient, et les exposer, sans protection, à toute la force de la compétition – comprenant les sociétés mutuellistes de travailleurs émancipés – qu’un système de libre échange autoriserait.

Dans l’idée de clarifier ce que ces privilèges étaient et comment ils manipulaient le marché en faveur des grandes entreprises capitalistes, Tucker identifia et analysa quatre grandes aires où l’intervention gouvernementale créait artificiellement ou encourageait des « monopoles de classe » – concentrant la richesse et l’accès aux facteurs de production dans les mains d’une classe réduite politiquement favorisée, protégée de la compétition, et interdisant aux travailleurs l’organisation d’alternatives mutuellistes. Les « Quatre Grands Monopoles » que Tucker identifia comme centraux à l’économie de l’Âge d’Or américain étaient[7] :

  1. Le Monopole Terrien : La concentration de la terre et des ressources naturelles par l’action gouvernementale qui protège les droits de propriété terrienne (et met en place des mesures telles que les concessions de terre auprès de spéculateurs politiquement connectés, ou littéralement les revendications terriennes féodales en Europe). Depuis Tucker, le monopole terrien, déjà clef du système économique de l’Âge d’Or, s’est radicalement étendu – avec la nationalisation fréquente des ressources minérales et fossiles, et l’émergence de codes locaux de zonage, de codes de construction d’habitations complexes, de restrictions à l’utilisation du sol, du « renouvellement urbain », d’expropriations dans des buts lucratifs et des rackets pratiqués dans le cadre des politiques municipales de « développement », et des politiques locales visant à maintenir les prix immobiliers à des valeurs élevées et toujours croissantes. Dans un marché libéré, la propriété de la terre serait basée entièrement sur le labeur et les transferts volontaires, plutôt que sur la conquête militaire, les titres de nobilité, les accords de développement, ou les expropriations, et la terre tendrai (ceteris paribus) à être plus largement distribuée, avec plus de petit propriété individuelle, des baisses drastiques des coûts, la suppression des entraves légales à la possession, et pourra facilement être basée sur « l’équité du labeur » et l’homesteading de la propriété inoccupée, sans qu’aucun échange commercial ne soit nécessaire[8].

  1. Le Monopole Monétaire : le contrôle gouvernemental de la production monétaire, avec la limitation de l’émission d’argent et de crédit à un cartel bancaire approuvé par l’Etat. Tucker voyait ceci non seulement comme une source de profits monopolistiques pour les grandes banques, mais aussi comme une source de concentration du capital (et donc de la possession économique) dans les mains d’une classe privilégiée : le crédit et l’accès au capital est artificiellement restreint au profit des grandes entreprises avec lesquelles les banques préfèrent faire affaire ; tandis que les exigences gouvernementales en matière d’espèces, de capitalisation, et les pénalités imposées à la circulation de monnaies alternatives, la suppression de la compétition exercée par les associations de crédit mutuel, Labor Notes, banques de terrains, et d’autres moyens par lesquels les travailleurs pourraient être capables de mettre en commun leurs ressources et accéder au crédit sur des termes plus avantageux que ceux offerts habituellement sur le marché par les banques. Tucker, en 1888, écrivait sur le monopole monétaire avant la Réserve Fédérale ou la conversion à la monnaie purement fiduciaire, avant la SEC, la FDIC, le TARP, la Fannie (FNMA), la Freddie (FHLMC), le FMI, la Banque Mondiale, les banking holidays, les pratiques de renflouement, le too big to fail ( « Trop gros pour faire faillite »), et la myriade d’autres moyens par lesquels le gouvernement protège les gros banquiers et financiers des conséquences du marché, souvent directement avec l’argent du contribuable et avec l’érection de barrières à l’entrée sur le marché qui préservent les grandes firmes de la compétition. Peut-être aussi importante, à la lumière des débats politiques récents, est l’étendue avec laquelle la régulation et la cartellisation de l’industrie ont changé l’assurance, ainsi que le crédit, l’épargne et l’investissement, en une nouvelle arme du monopole monétaire, avec les marchés manipulés par le gouvernement rendant obligatoires l’acquisition d’assurances automobiles et d’assurances maladies auprès d’établissements privés, et évinçant ou fermant les formes d’aide mutuelle populaires et à but non lucratif qui pourraient fournir des moyens alternatifs pour faire face à des dépenses catastrophiques.

  • Le Monopole des brevets et de la Propriété Intellectuelle : Le gouvernement accorde des privilèges aux détenteurs de brevets et de droits d’auteurs. Tucker argumentait que les brevets et les droits d’auteurs ne représentaient pas un titre de propriété légitime, puisqu’ils ne protégeaient pas de possession tangible pouvant être soutirée à leur détenteur, mais plutôt prohibaient à d’autres acteurs sur le marché le droit d’utiliser pacifiquement leur propre propriété tangible pour offrir un bien ou un service imitant ou dupliquant celui offert par le détenteur de la « Propriété Intellectuelle ». Ces prohibitions, appliquées dans le but explicite de réprimer la compétition sur le marché et de faire augmenter les prix pour sécuriser une longue période de profits monopolistiques pour le détenteur de la propriété intellectuelle, se sont dramatiquement renforcées depuis les écrits de Tucker, avec la croissance de l’industrie des médias et de l’industrie des technologies, et l’innovation scientifique ayant fait du contrôle politiquement accordé de l’économie de l’information un pivot du pouvoir capitaliste, avec les profits de monopole sur la propriété intellectuelle constituant désormais plus ou moins l’entièreté du modèle d’affaire des compagnies du Fortune 500 telles que General Electric, Pfizer, Microsoft, ou Disney. Ces monopolistes ont insisté sur la nécessité d’un pouvoir gouvernemental quasi illimité, s’étendant à chaque coin du monde, pour protéger leurs intérêts de la compétition du marché, et comme résultat de leur influence législative, les termes de copyright usuels ont doublé ou quadruplé en longueur, les sanctions légales se sont endurcies, et, pour couronner le tout, les extensions massives et internationalement synchronisées des protections de brevets et de copyright sont désormais des caractéristiques usuelles des accords néolibéraux de « libre-échange » tels que l’ALENA, l’ALEAC ou le KORUS-FTA.

  1. Le Monopole Protectionniste : Tucker identifiait les tarifs protectionnistes comme un « monopole », dans le sens qu’ils protégeaient artificiellement les producteurs domestiques politiquement favorisés de l’influence de la compétition étrangère : les taxes douanières visent explicitement à rendre les biens plus chers pour les consommateurs quand ils proviennent de l’autre côté des frontières étatiques, permettant ainsi aux producteurs domestiques de continuer à faire des affaires tout en vendant leurs produits à un prix plus élevé et une qualité moindre à ce qu’il aurait été possible dans le cadre d’une compétition sans entrave. Parallèlement à la protection des capitalistes domestiques, le monopole protectionniste infligeait aussi un coût de la vie artificiellement élevé à la classe travailleuse, du fait de l’augmentation du prix des biens de consommation.

Des Quatre Grands Monopoles, celui protectionniste est celui qui a connu le plus de reconfigurations et de réalignements depuis Tucker ; avec l’essor des firmes transnationales et les pressions politiques en faveur des accords néolibéraux de « libre-échange »[9], les taxes douanières ont considérablement diminué en importance politique et économique depuis les années 1880. Cependant, les tarifs douaniers restent une force de distorsion dans des domaines limités (par exemple, les Etats-Unis et les pays européens maintiennent toujours des tarifs élevés sur de nombreux produits agricoles importés). En outre, le mécanisme spécifique des tarifs sur l’importation était beaucoup moins important, pour Tucker, que l’objectif fondamental des gouvernements consistant à protéger les acteurs économiques politiquement connectés de la concurrence étrangère. Dans les années 1880, cela passait par le protectionnisme avant tout. Dans les années 2010, cela passe par un réseau vaste et compliqué de tarifs d’importation sur les marchandises étrangères entrantes, les subventions à l’exportation des marchandises nationales sortantes, la manipulation politique des taux de change des devises, et encore d’autres méthodes de contrôle politique de l’équilibre des échanges internationaux.

Comme j’ai essayé de l’indiquer, les « Quatre Grands » de Tucker restent omniprésents, et au moins trois de ces quatre ont en fait considérablement élargi leur portée et leur caractère envahissant depuis l’époque à laquelle Tucker les avait initialement décrits. Mais outre l’expansion et l’intensification des Quatre de Tucker, le siècle dernier a vu la prolifération et la diffusion métastatique des organismes de réglementation gouvernementaux destinés à restructurer les marchés et à surveiller et à régimenter les transactions économiques. Si nous essayions de dresser une liste similaire de toutes les façons dont les gouvernements locaux, étatiques, fédéraux et étrangers interviennent maintenant pour protéger les intérêts des opérateurs économiques historiquement dominants et placer des barrières à l’entrée contre des concurrents potentiels, il n’y aurait pas moyen de savoir à combien de monopoles nous aurions affaire ; mais je pense qu’il y’a au moins cinq nouveaux monopoles majeurs, en plus des quatre premiers de Tucker, et un sixième facteur structurel, qui méritent une attention particulière pour leur omniprésence et leur importance dans la structure globale de m’économie réglementée par l’Etat.

Premièrement, le monopole agroindustriel : depuis le New Deal, un système étendu de cartels gouvernementaux, de charges réglementaires de l’USDA, de subventions pour augmenter artificiellement les prix de vente sur les marchés américains, et encore davantage de subventions pour abaisser artificiellement les prix à l’exportation vers les marchés étrangers, de programmes de rachat des excédents[10], de projets d’irrigation, de construction de routes Farm-to-market, de soutien technique gouvernemental pour les formes d’agriculture hautement mécanisées et à forte intensité de capital, comme bien d’autres mesures similaires, ont tous convergés vers l’augmentation du coût de l’alimentation pour les consommateurs, l’augmentation artificielle de l’attractivité des activités d’import-export à très longue distance, la distorsion de l’activité agricole vers la production des produits végétaux et animaux qui peuvent attirer plus facilement des subventions et des projets de soutien gouvernementaux, l’encouragement de la monoculture à grande échelle par rapport à l’agriculture à petite échelle, et d’une manière générale la concentration de l’agriculture dans l’élevage intensif et l’agrobusiness industrialisé.

En second vient le monopole de la sécurité : le gouvernement a toujours exercé un monopole de la force sur son territoire, mais depuis les années 1880, le gouvernement a considérablement augmenté la taille des armées permanentes, des forces de police paramilitaires et des agences de « sécurité » et de « renseignement ». Le siècle dernier a donc vu la création d’une gigantesque industrie débordante de marchés monopsoniques truqués, répondant aux besoins des forces gouvernementales de « sécurité » et avec un écosystème florissant de sociétés nominalement « privées » qui subsistent en grande partie ou en totalité sur des contrats avec le gouvernement payés avec l’argent du contribuable – contrats qui, parce qu’ils sont financés par l’impôt, sont financés de manière coercitive par des travailleurs captifs, mais sont contrôlés par les législateurs et les agences gouvernementales. En plus des compagnies telles que Lockheed-Martin, General Dynamics, Raytheon, DynCorp, Blackwater/Xe Services, et le reste du « complexe militaro-industriel », le monopole de la sécurité comprend également le nombre croissant d’entreprises, telles que Taser, American Science & Engineering, ou Wacken-hut/GEO Group, qui s’adressent principalement aux forces de police gouvernementales et autres agences de la « Homeland Security ». Les taxes pour la guerre, les taxes pour la police ou les taxes pour les prisons représentent un détournement massif du sang, de la sueur, des larmes et du labeur des travailleurs pacifiques vers une économie parallèle et violente contrôlée par les contrats du gouvernement et les entreprises entretenant des connections politiques privilégiées.

Troisièmement, nous devons tenir compte du monopole infrastructurel : c’est-à-dire la monopolisation gouvernementale, fédérale, étatique ou locale, les subventions fiscales et l’allocation de l’accès aux infrastructures de transport. Le gouvernement construit des routes et des rails et des aéroports, avec d’importantes subventions fiscales et ressources allouées aux infrastructures gouvernementales sur la base d’influences et intérêts politiques. En autre, le gouvernement cartellise et réglemente lourdement les transports en commun locaux et les voyages à longue distance, avec des politiques restreignant étroitement la concurrence et l’accès aux marchés des taxis, des transports maritimes et aériens. Ces subventions à des formes particulières de transport et de fret à longue distance procurent des bénéfices de monopole aux fournisseurs cartellisés. Ils offrent également une opportunité commerciale soutenue fiscalement pour l’agrobusiness et la grande distribution comme Wal-Mart, dont les modèles commerciaux sont rendus possibles par et dépendent des subventions gouvernementales à la construction et l’entretien des routes, et les coûts artificiellement bas qui en résultent pour le camionnage à longue distance.

En quatrième se trouve le monopole de la communication : tout comme le contrôle gouvernemental des transports et des infrastructures physiques a profité aux entreprises politiquement connectées et centralisées dans la vente au détail et la grande distribution, les entreprises de télécommunication et de média dominantes (de Viacom à AT&T en passant par Comcast) ont pu construire des empires en partie parce que l’accès à la télédiffusion a été restreint et est politiquement contrôlé par la FCC (« Federal Communication Comission »), tandis que l’accès au câble, au téléphone et à la fibre optique a été étroitement mis sous contrôle et restreint par des concessions monopolistiques sur la pose de câbles et de fibres, que les gouvernements locaux ont généralement accordé en monopole à une entreprises pour chaque médium de télécommunication majeur.

Cinquièmement, nous pourrions ajouter le protectionnisme régulateur : la prolifération des réglementations commerciales, la bureaucratie gouvernementale, les codes fiscaux convolutés, les cartels et frais de licence professionnelle imposés par le gouvernement (Des conducteurs de taxi aux coiffeurs, en passant par les décorateurs d’intérieur)[11] – qui, tous cumulés, tendent à bénéficier aux entreprises déjà bien établies sur le marché au détriment des nouveaux arrivants, protégeant ceux qui ont les moyens de payer les honoraires et les avocats et les comptables nécessaires pour répondre aux exigences de la compétition de ceux qui ne le peuvent pas, et généralement tendent à l’appauvrissement des opportunités entrepreneuriales, des professions indépendantes et des alternatives plus autonomes au travail salarié conventionnel.

En plus de ces cinq monopoles, nous pourrions aussi décrire les effets structurels de la criminalisation de masse, l’incarcération et la déportation des personnes socialement ou économiquement marginalisées. Les activistes libertariens ont souvent condamné, à un niveau moral ou politique, la « guerre contre les drogues » du gouvernement, l’apartheid à la frontière, ou tout autre effort gouvernemental à criminaliser les pauvres et les emprisonner pour des crimes sans victimes. Et ils se doivent de condamner cela – Ces « guerres » du gouvernement ne sont rien de plus que des actions violentes de masse cruelles dirigées contre des gens innocents. Mais il n’y a pour l’instant pas eu une reconnaissance suffisante des effets structurels, économiques des politiques gouvernementales qui confinent, dépossèdent, terrorisent et stigmatisent les minorités, les immigrants, et les pauvres de façon générale. Ces politiques enferment un homme afro-américain sur trois dans une cellule, souvent pour des années, leur confisque des années de travail, expose leur domicile, leur voiture et leur argent aux perquisitions policières, les assujettis à des travaux forcés humiliants et sous-payés (souvent externalisés au profit d’entreprises politiquement connectées), et les stigmatise de façon permanente dans leurs tentatives de ré-entrer dans le marché du travail et la société civile. Ces politiques qui menacent constamment les travailleurs sans-papiers d’arrestation, d’emprisonnement et d’exil loin de leur domicile et de leurs moyens de subsistance, les coupant de presque toutes les opportunités possibles en dehors des travaux au noir manuels et fatigants ; les empêchant de bénéficier de l’éducation du fait des justificatifs de domicile requis ; et les mettant constamment à la merci de leurs patrons, de leurs co-travailleurs, de leurs bailleurs et de leurs voisins qui peuvent leur faire du chantage, menacer de les dénoncer et de les faire déporter par représailles, gain d’efficacité ou tout simplement dans l’optique du turnover salarial. Un système aussi massif de violence gouvernementale, de dépossession et de contrainte sur les moyens de subsistance est sûr d’avoir des impacts massifs sur les conditions d’entrée des personnes pauvres et vulnérables sur le plan de la légalité sur le marché du travail, le marché immobilier, et toutes les autres facettes de la vie économique.

Et nos pov’ vieux patrons alors ?

La question des bénéfices du commerce et des économies d’échelle.

J’ai passé un certain temps déjà à discuter de la thèse générale selon laquelle le nexus monétaire est artificiellement étendu et déformé pour suivre les structures du capitalisme actuellement en existence, grâce aux privilèges gouvernementaux donnés aux plus gros acteurs économiques ; et j’ai discuté aussi des nombreux monopoles (Autrefois les « Quatre Grands », maintenant les « Dix Grands », au moins) qui offrent l’un des points de force les plus envahissants et intenses pour la dépossession des travailleurs, et le soutien des entreprises centralisées et massives ainsi que le soutien coercitivement créé en faveur de l’utilisation des ressources sur un modèle capitaliste, formalisé et commercial, plutôt que sur un modèle alternatif non commercial.[12] L’une des objections qui auraient pu maintenant vous venir à l’esprit est que l’intervention gouvernementale dans l’économie va dans plus d’une direction. Il pourrait peut-être être vrai que les monopoles que moi et Tucker avons nommé tendent à bénéficier les acteurs économiques bien retranchés et les arrangements capitalistes conventionnels. Mais qu’en est-il des régulations gouvernementales qui bénéficient aux pauvres (tels que les shémas d’aides sociales), aux petits acteurs économiques (tels que, par exemple, les prêts pour les petites entreprises), ou qui sont supposées réguler et contrôler les pratiques des grandes firmes (comme par exemple les législations anti-trusts ou les régulations sanitaires et de sécurité) ?

Mais, tout d’abord, ce genre de réponse semble suggérer une certaine foi non justifiée dans l’efficacité des régulations gouvernementales et les programmes d’aide sociale. En fait, comme je l’ai déjà expliqué, la plupart des structures régulatrices « progressives », supposément visant à contrôler les grandes firmes, a principalement servi à cartelliser les grandes entreprises, et à créer des coûts fixes élevés qui tendent à chasser les compétiteurs potentiels des marchés truqués dans lesquels elles se sont retranchées.

Les travaux historiques de Gabriel Kolko[13] et de Butler Shaffer[14] ont, je pense, démontré de façon convaincante le fait que ces mesures régulatrices ont principalement servies à rigidifier les positions des acteurs déjà dominants sur le marché, et de renflouer les cartellistes en difficulté, pour empêcher la liberté de venir « perturber » un marché bien régulé. Et ce n’était, généralement, pas un accident ; ces mesures ont été, le plus souvent, passées sur l’ordre des entreprises dominantes qui espérèrent voir leurs compétiteurs être écrasés par les coûts de conformité nécessaires. Il y a de bonnes raisons à priori – de l’analyse des motivations auxquelles faisaient face des régulateurs politiquement désignés – de croire que de tels efforts régulateurs seront toujours hautement enclins à être capturés par les intérêts concentrés des firmes dominantes sur le marché, et à être portés contre les intérêts dispersés des consommateurs, des travailleurs, et des petits entrepreneurs.

Ensuite, il est important de garder à l’esprit les questions de priorité et d’échelle. Si je fais objection aux prêts SBA (Small Business Administration), au OSHA (Occupational Safety and Health Administration), aux législations antitrust , aux programmes d’aides sociales, et les autres interventions gouvernementales comme n’importe quel autre partisan du libre-marché, je pense qu’en cet âge de renflouement de banques à coups de millier de milliards de dollars il devrait être clair que, même si le gouvernement appui sur les deux côtés de la balance, un côté est bien plus enfoncé que l’autre[15].

Vous pourriez aussi être préoccupés par le fait que j’ai eu si peu à dire, jusqu’à maintenant, des explications les plus conventionnelles généralement employées par les économistes partisans du libre-échange pour l’efficacité et l’évolutivité des arrangements capitalistes – arguments fondés, par exemple, sur la division du travail, ou sur les économies d’échelle, ou des gains à l’échange. Mais je ne nie pas la valeur de la division du travail ou des gains à l’échange ; je suggère que le travail et le commerce pourraient être organisés sur des lignes différentes de celles sur lesquelles ils sont actuellement arrangés, dans des formes alternatives de spécialisation et d’échange telles que les coopératives, les firmes autogérées, ou l’auto-entreprenariat, avec comparativement des processus décisionnaires moins centralisés, moins de hiérarchies, moins de management, et, dans de nombreux cas, plus d’indépendance commerciale et entrepreneuriale parmi les travailleurs impliqués. Les formes capitalistes et centralisées d’organisation ne sont qu’un type de nexus monétaire parmi d’autres. Et le nexus monétaire lui-même n’est qu’une façon parmi d’autres de faciliter une division du travail et un échange mutuellement bénéfique peut prendre place ; en retournant au sens plus élargi de « marché » comme un espace social d’expérimentation, on retrouve un nombre élevé d’expériences sociales, pas nécessairement basées sur la transaction économique ou l’argent, et offrant des lieux de rencontre, de travail et d’échange alternatifs. Si les Dix Grands Monopoles prouvent quelque chose, c’est qu’il y’a de nombreuses aires dans la vie des gens dans lesquelles ils souhaiteraient ne pas diviser leur labeur ou faire des échanges par le biais des entreprises commerciales. Nombreuses sont les aires où ils préfèreraient ne pas dépenser beaucoup d’argent, voire pas d’argent du tout, mais sont forcés de le faire, avec leur patron, leur bailleur, ou avec des entreprises, alors qu’un marché libéré (Freed Market) leur permettrait de diviser leur travail de façons différentes, ou acquérir ce dont ils ont besoin autrement que par le biais des transactions économiques formelles, des facturations et des paiements en espèces.

Il est fréquent également de montrer les économies d’échelle comme une raison suffisante pour croire que les entreprises larges et centralisées, l’agrobusiness industriel, et cetera survivraient même sans les subventions gouvernementales et les monopoles dont ils sont actuellement bénéficiaires, aussi longtemps qu’ils auraient un marché sur lequel faire agir leur pouvoir compétitif. Mais si je ne peux que difficilement nier l’importance des économies d’échelle, je pense qu’il est important de se rappeler que les économies d’échelle représentent un compromis entre des gains et des pertes. Il y a des méséconomies d’échelle, tout comme il y a des économies d’échelle – alors que l’échelle s’accroît, les coûts de communication et de management s’accroissent aussi du fait de l’augmentation de la force de travail, ainsi que les coûts de maintien d’équipements plus lourds, la difficulté à évaluer et allouer les ressources alors que de plus en plus de transactions sont internalisées par la firme, et la difficulté à réorganiser un mécanisme aussi large pour faire face à de nouveaux challenges de la part de nouveaux concurrents et conditions de marché changeantes[16].

La question n’est pas tellement de savoir si oui ou non il y’a des économies d’échelle ; il y’en a, et il y’a également un point à partir duquel les économies d’échelle sont contrebalancées par les méséconomies d’échelle. La question est de savoir où se situe ce point ; de savoir si, dans un marché libre, le point d’équilibre tend plus du côté des échelles réduites ; ou bien des échelles plus importantes. Quand les monopoles gouvernementaux et les marchés manipulés encouragent les formes d’organisation massives, consolidées et bureaucratiques, – organisations qui peuvent plus facilement payer les coûts fixes élevés imposés par les régulations étatiques, plus facilement organiser du lobbying pour attirer des subventions, plus facilement prendre contrôle des institutions régulatrices et les utiliser pour avancer leurs propres intérêts, etc – qui rééquilibrent la balance en soutenant les bénéfices d’échelle. Quand les mêmes mesures punissent les petits concurrents en faveur des entreprises dominantes, et spécialement quand cela punit l’utilisation informelle, par des communautés de petite échelle ou des individus, de ressources rares, en faveur de leur commercialisation formalisée, le gouvernement pousse vers le bas les méséconomies d’échelle, en réprimant les compétiteurs qui pourraient manger les œufs des dinosaures économico-politiques. Dans les deux cas, les formes les plus envahissantes d’intervention économique tendent à déformer la vie économique vers la formalisation, la commercialisation, la consolidation, les échelles hypertrophiées et les hiérarchies complexes qui deviennent nécessaires pour les gérer. Non pas parce que ces choses sont naturellement demandées par les économies d’échelle, mais plutôt parce qu’ils croissent en dehors de tout contrôle quand les coûts d’échelle sont socialisés et que les pressions compétitives et les alternatives sont écartées par les monopoles gouvernementaux.

Tout cela n’est-il pas juste un débat sémantique ?

 

 

Quand les anarchistes de marché révèlent être partisans de « libre-marché » tout en étant contre le « capitalisme », quand ils suggèrent qu’il est important de ne pas utiliser le terme « capitalisme » pour décrire le système que nous souhaitons, et qu’ils alignent leurs positions sur l’identité sémantique et sociale de la gauche radicale, les libertariens pro-capitalistes les accusent alors souvent de jouer sur les mots, ou d’essayer de « changer le vocabulaire de notre (sic) message » dans un « stratagème » dévoyé visant à « attirer les personnes qui ne partagent pas nos (sic) idées économiques »[17].

Il n’y a pas grand-chose à en dire, si ce n’est que d’après les auteurs de ce « message », nous sommes censés partager leurs idées économiques, et que l’usage du mot « capitalisme », quoi qu’il en soit, est réellement beaucoup plus compliqué que cela. Il y’a plusieurs sens liés à ce mot qui ont coexisté historiquement. Ces sens sont souvent confondus les uns avec les autres, et le capitalisme, dans son emploi par les libertariens « pro-capitalistes », réfère le plus souvent strictement aux marchés libres  – dans leur sens le plus large , les marchés comme espaces d’expérimentation sociale sans entrave – n’est qu’une utilisation historique du mot parmi d’autres[18], et n’est même pas celle la plus répandue[19].

Les anticapitalistes partisans du libre-marché n’essayent pas de changer le sens des mots ; nous utilisons le mot « capitalisme » dans un sens parfaitement raisonnable et traditionnel, pour décrire les privilèges politiques que nous dénonçons (Capitalisme2) et les conséquences néfastes de ces privilèges (Capitalisme3).

Mais la principale préoccupation pourrait bien être de savoir s’il est vraiment nécessaire de se battre sur cette question-là. Bien sûr, l’utilisation équivoque et la confusion des termes est une mauvaise chose – il est important de distinguer les différentes définitions du mot « capitalisme », pour pouvoir être clairs dans nos propos et pour pouvoir clarifier les propos de nos interlocuteurs. Mais une fois la distinction faite, est-il vraiment nécessaire d’argumenter à propos du label « capitalisme » ? Si la dispute à propos de ce label m’a aidé à distinguer certains points économiques et historiques, alors cela pourrait se révéler d’une certaine utilité au dialogue libertarien. Mais une fois ces points distingués, ne sont-ils pas les choses importantes, et pas les disputes de terminologie ? Et ne sont-ils pas quelque chose auquel les libertariens pro « capitalistes » objecteraient immédiatement, si on leur posait la question ? Tous les libertariens, même les libertariens pro « capitalistes », s’opposent aux subventions aux entreprises, aux monopoles gouvernementaux, aux cartels, et aux marchés manipulés en faveur des grandes firmes. Alors pourquoi s’inquiéter autant à propos de la terminologie ?

Je sympathise certainement avec l’idée ; si je devais choisir entre des débats sur le mot « capitalisme » et des débats sur les interventions étatiques dans l’économie telles que celles dont je viens de parler, je pense que ces derniers seront toujours plus importants. Quand nous essayons de comprendre ce que les autres personnes disent à propos du marché ou du capitalisme, il est préférable de rester ouvert d’esprit – quand un auteur libertarien fait l’apologie du « capitalisme » en voulant parler du marché libéré (Freed Market), où quand un écrivain libertarien condamne le « capitalisme » en voulant parler des privilèges économiques, alors la meilleure chose à faire reste à s’aligner sur leurs termes et interpréter leurs arguments de façon adéquate.

Mais il y a beaucoup de choses à dire ici qui ne se limitent pas à la question des labels, et il n’est pas toujours clair que ce soit des choses sur lesquelles nous soyons « nous tous » en accord. Qu’en est-il des fois où un auteur semble maintenir la confusion entre le libre-marché et le capitalisme tel qu’il existe actuellement ?[20]  Qu’en est-il des fois où nous ne nous limitons pas à des questions simples à propos de politiques isolées, mais que nous devons parler du système en son ensemble – non pas seulement les pièces individuelles mais l’image d’ensemble formée par leur assemblage ? Quand, c’est-à-dire, la façon dont un écrivain répondrait à une série de questions commencerait à être important, mais aussi les questions qu’il penserait poser en premier lieu – Quelles caractéristiques du système présent viennent directement à l’esprit pour être analysées et critiquées, et quelles caractéristiques seraient conservées comme arrière-pensée ?

Cela soulève la question des cas de paradigmes, de quels types d’exemples nous prenons comme classiques ou caractéristiques, ou particulièrement descriptifs de ce que les marchés libérés seraient et comment ils fonctionneraient.

Quand nous prenons une vision d’ensemble sur les interrelations des structures économiques et politiques, nous parlons de structures ayant un avant-plan et un arrière-plan – des caractéristiques plus importantes ou moins importantes. Et l’une des questions importantes n’est pas juste de savoir ce qui pourrait englober les définitions verbales données à notre terminologie, mais aussi quelles sortes de paradigmes la terminologie pourrait suggérer à propos des marchés et d’une société volontariste, et si ces cas paradigmes suggérés sont réellement positifs – s’ils révèlent quelque chose d’important à propos des sociétés libres, où s’ils en obscurcissent des éléments. Identifier le libre-marché avec le « capitalisme » – même si vous êtes absolument clair sur le fait que vous ne parlez que du capitalisme1, incluant théoriquement tous les types d’échanges de marché et expérimentations sociales volontaires en dehors du nexus monétaire – offre une image particulière de ce qui est important et caractéristique à propos d’une société libre, et cette image tend à être plus obscurcissante que révélatrice.

 Quand nous nous représentons l’activité du marché libéré, à quoi cela ressemble ? Notre modèle ressemble-t-il à quelque chose de tout à fait usuel, avec seulement quelques modifications ici et là ? Ou alors paraît-il être quelque chose de radicalement différent, allant au-delà du système présent de marché rigidifié et monopolisé. Concevons-nous et expliquons-nous les marchés sur le modèle du centre commercial : désinfectés, centralisés, régimentés officieux et dominés par une poignée de propriétaires puissants et la courte liste de partenaires qu’ils favorisent, envers lesquels tous les autres se comportent comme des employés ou des consommateurs ?

Ou regardons-nous à la place le potentiel révolutionnaire d’un marché vraiment libre, son pouvoir de désordonner les choses – comment les marchés, sans le contrôle invasif des licences gouvernementales, des régulations, des inspections, des formalités administratives, des taxes, des « amendes », et du reste, ressemblent le plus souvent à l’image traditionnelle du bazar : décentralisés, diversifiés, flexibles, envahis par le marchandage, des lieux de regroupement et de relations sociales autant que de commerce, et tout ceci maintenu ensemble par l’ordre spontané d’innombrables petits opérateurs indépendants, qui intervertissent rapidement leurs rôles entre ceux de clients, marchands, consommateurs, travailleurs indépendants, et bien d’autres ?[21]

Quand les « marchés » sont associés avec des termes comme le « capitalisme », qui est historiquement étroitement lié à la hiérarchie sur les lieux de travail et les grandes entreprises, et qui est profondément connecté sur le plan linguistique avec les occupations des capitalistes professionnels (c’est-à-dire, les personnes dont l’occupation consiste à faire des prêts de capital accumulé), cela influence naturellement le genre d’exemples qui viennent à l’esprit, fétichisant l’occupation des capitalistes professionnels aux dépends des formes plus informelles ou même simplement non-commerciales de possession, d’expérimentation et d’échange. Cela tend à déformer la compréhension des « marchés » vers une concentration exclusive sur la question du nexus monétaire ; et cela tend à déformer la compréhension du nexus monétaire vers une concentration exclusive sur les formes d’entreprises strictement capitalistes – hiérarchisées, centralisées, formalisées, business-like – comme s’il s’agissait de caractéristiques naturelles du marché, plutôt que comme les résultats visibles des forces gouvernementales.

Libérer les « marchés libérés » de la bannière du « capitalisme », d’un autre côté, et identifier les marchés en opposition aux privilèges mercantiles, à l’exploitation des travailleurs, et aux concentrations de capital dans les mains d’une classe privilégiée, apporte de toutes nouvelles considérations et de tous nouveaux exemples au premier plan. Ces nouveaux cas paradigmes pour les « marchés libres » sont profondément important si elles encouragent une conception plus large et plus riche de ce que l’on trouve dans un marché, une conception qui n’inclut pas seulement en théorie les alternatives mutuellistes et les expérimentations hors du nexus monétaire (comme des sortes de possibilités, de phénomènes marginaux), mais nous encourage à envisager des « marchés » imprégnés de ces formes de libre association et d’échange, pour voir comment des expérimentations non-capitalistes et non-commerciales pourraient prendre un rôle important voire explosif dans une économie libérée des marchés truqués et des nombreux monopoles du capitalisme de connivence.

Le libre-marché anticapitaliste soutient que c’est précisément à cause de ces marchés truqués que nous avons le centre commercial plutôt que le bazar, et précisément parce que nous avons le centre commercial plutôt que le bazar qu’autant de travailleurs subissent des difficultés, piégés dans une situation précaire, à la merci du patronnant, des propriétaires, des huissiers, des agents de recouvrement et des experts d’assurance, écrasés par des factures médicales exorbitantes ou des loyers et des dettes sans fin, confrontés à des entreprises anonymes, une société hypercommercialisée, et une lutte froide et désespérée pour essayer de se raccrocher à quelque chose dans le marché hautement rigidifié du capitalisme.

Etant donné que cette situation difficile est ce que la plupart des gens subissent sur « le marché » dans leur vie de tous les jours, il est vital pour les anarchistes de marché de clairement distinguer les différentes possibilités positives et disruptives que les marchés offrent à une société libérée. Le problème social n’est pas celui de l’échange sur le marché mais plutôt la déformation des échanges par l’exercice de privilèges hiérarchiques et politiques. Nous devons montrer à quoi le commerce pourrait ressembler sans le capitalisme, et à quoi il pourrait ressembler quand les transactions commerciales ne sont plus qu’un type de transaction parmi d’autres, utilisées quand elles sont les plus adaptées, les plus plaisantes, et non imposées par une sinistre nécessité. Nos mots doivent être des mots révolutionnaires ; et nos bannières ne doivent pas être des bannières qui enterrent les alternatives radicales sous le conservatisme et les privilèges. Elles doivent être des bannières qui, honnêtement et bravement, portent la promesse de transformations socio-économiques radicales.

[1] Gary Chartier, « Advocates of Freed Markets should oppose capitalism », ch.9 (107-117) dans cet ouvrage.

[2] Voir Shulamith Firestone, « The Dialectics of Sex : The case for feminist revolution », Farrar, New-York, 2003

[3] Les économistes procapitalistes ont souvent suggéré un sens aussi large de « marchés », même s’ils n’en ont pas saisi, ou ne voulaient pas en saisir, toutes les implications. Par exemple, Murray Rothbard, dans Toward a Reconstruction of Utility and Welfare Economics, Ludwig von Mises Institute, 2002. http://mises.org/rothbard/toward.pdf (13 Mars 2011) écrit que « le libre marché est le nom de l’ensemble de tous les échanges volontaires qui prennent place dans le monde » (29-9). Ludwig von Mises, dans Human Action : a treatise on Economic Principles, scholars ed., AL Mises, Auburn, 1998, écrit qu’il n’y a dans l’opération du marché pas de contrainte, pas de coercition… Chaque homme (sic) est libre ; personne n’est sujet à un despote. De son propre accord l’individu s’intègre lui-même dans le système coopératif… Le marché n’est pas un lien : une chose ou une entité collective. Le marché est un processus, actionné par la réciprocité des actions des différents individus coopérants sous la division du travail » (158).

[4] Pour l’exemple récent le plus fameux de ces pratiques expropriatrices, voir Kelo v. New London, 545 U.S. 469 (2005). À New London, dans le Connecticut, la mairie avait condamné et saisis les maisons de Susette Kelo et de beaucoup d’autres petits propriétaires d’habitations pour offrir les terrains à un riche promoteur privé. Ce dernier souhaitait détruire les habitations au profit de la compagnie pharmaceutique Pfizer Inc. La justice avait soutenu la mairie, en affirmant que n’importe quel domicile pouvait être saisi et transféré à n’importe quel parti privé aussi longtemps que ces mesures étaient justifiées par les plans de « développement économique » supervisés par l’Etat, qui demandaient un accroissement des revenus gouvernementaux. Kelo attira beaucoup d’attention sur la question, mais des saisies et des transferts de ce type, ciblant principalement les quartiers défavorisés habités par des minorités ethniques et des immigrants, étaient déjà largement pratiquées depuis des décennies au nom de la « rénovation urbaine » aux dépends des quartiers défavorisés habités par des minorités ethniques et des immigrants. Cf. Mindy Fullilove, Root shock : How tearing up city neighborhoods hurts America and what can we do about it, Random, New York, 2005, et Dick M. Carpenter et John K. Ross, Victimizing the vulnerable : The demographics of Eminent Domain abuse, Institute for Justice, Arlington VA, 2007.

[5] Voir Charles W. Johnson, « Scratching by : How government creates poverty as we know it », The Freeman : Ideas on liberty, 57.10 (Décembre 2007) : 33-8 (Foundation for economic education, 2007) http://www.thefreemanonline.org/featured/scratching-by-how-government-creates-poverty-as-we-know-it/ (2 Janvier 2010).

[6] Benjamin R. Tucker, « State Socialism and Anarchism : How far they agree and herein they differ », ch.2 (21-35) de ce livre.

[7] Tucker (1888). Pour une discussion contemporaine, voir la partie 2 des Studies in Mutualist Political Economy de Kevin Carson (Charleston, SC : Booksurge 2007).

[8] Voir aussi Charles Johnson, « Scratching by », ch.41 (377-384) dans ce volume, ainsi que Charles Johnson, « Urban Homesteading », Rad Geek People’s Daily (n.p. 16 Novembre 2007) http://radgeek.com/gt/2007/11/16/urban_homesteading (13 Mars 2011) ; Charles Johnson, « Enclosure comes to Los Angeles » (n.p. 15 Juin 2006) http://radgeek.com/gt/2006/06/14/enclosure_comes (13 Mars 2011).

[9] Ces accords ne représentent pas en réalité le « libre-échange » ; ils représentent une évolution des barrières commerciales, pas une réduction de celles-ci. Bien qu’ils réduisent les taux dans certaines industries, les accords néolibéraux de « libre-échange » comprennent généralement des augmentations massives et coordonnées des monopoles de brevets et de droits d’exploitation. Ils s’accompagnent également généralement de l’utilisation à grande échelle de prêts intergouvernementaux, de saisies de terres par les gouvernements, de projets de « développements » infrastructurels financés par les gouvernements à des firmes transnationales, effectués par le biais d’alliances multigouvernementales telles que le Fond Monétaire International ou la Banque Mondiale. Voir Joe Peacott, « Free Trade is Fair Trade », ch.29 (279-282), dans ce volume ; Kevin Carson, « Free trade reforms and the reduction of statism », ch.28 (273-278), dans ce volume ; et Charles Johnson, « Two words on ‘privatization’ », ch.30 (283-288), dans ce volume. Voir aussi Shawn Wilbur, « Whatever happened to (the discourse on) Neoliberalism ? », Two Gun Mutualism & The Golden Rule, (n.p., 3 Octobre 2008) http://libertarian-labyrinth.blogspot.com/2008/10/what-ever-happened-to-discourse-on.html (13 Mars 2011).

[10] En particulier, les programmes massifs d’achat de l’USDA pour les repas scolaires et l’armée, qui maintiennent les prix élevés et distordent profondément les marchés agricoles, en encourageant la surproduction et en offrant un marché captif de dernier recours garanti pour la viande de mauvaise qualité, les pommes de terre, les produits laitiers et autres cultures de qualité industrielle.

[11] Voir Johnson, « Scratching by »

[12] Pour plus d’éléments sur ce dernier point, voir Charles Johnson, « Three notes for the critics of the critics of apologists for Wal-Mart », Rad Geek People’s Daily, (n.p., 25 Avril 2009) http://radgeek.com/gt/2009/04/25/three_notes/ (16 Juin 2010).

[13] Gabriel Kolko, The triumph of conservatism: A reinterpretation of American history, 1900-1916 (New York : Free 1963).

[14] Butler Shaffer, In restraint of trade : The business campaign against competition, 1918-1938 (Lewisburg, PA : Buckwell University Press 1997)

[15] Quelques années auparavant, j’ai reçu un chèque de 600$ du département de la trésorerie des Etats-Unis, durant un programme de remboursement d’impôts, supposément dans l’intérêt de la relance économique. Dans un même temps, AIG (American International Group) recevait un chèque de quelques 85.000.000.000 de dollars du département de la trésorerie, ici aussi supposément pour soutenir la relance économique. Mais ce serait être très crédule que de dire que cela signifie que les renflouements (Bail-outs) subventionnent les petits acteurs économiques autant qu’ils aident les grandes firmes bien retranchées.

[16] Pour une discussion détaillée sur la question des « méséconomies d’échelle », voir Kevin A. Carson, « Economic calculation in the corporate commonwealth », ch.22 (213-222), dans ce volume.

[17] Jackson Reeves, Lettres à Walter Block, cité dans Walter Block et Jackson Reeves, « ‘Capitalism’ yesterday, ‘Capitalism’ today, ‘Capitalism‘ tomorrow, ‘Capitalism’ forever », LewRockwell.com, (Center for Libertarian Studies, 26 Mars 2010) http://www.lewrockwell.com/block/block154.html (16 Juin 2010). Cette lettre était une réponse à des sentiments anticapitalistes exprimés par Sheldon Richman.

[18] Le terme « capitalisme » comme mot désignant un système économico-politique de production apparaît d’abord dans la littérature radicale du mi-XIXème siècle ; avant cela, le terme était simplement utilisé pour faire référence aux occupations capitalistiques – c’est à dire, faire des bénéfices en prêtant de l’argent avec des intérêts, en faisant des investissements, ou en détenant personnellement du capital utilisé ensuite pour embaucher des travailleurs. L’emploi originel du terme n’avait ainsi aucun lien en particulier avec le libre-marché. Louis Blanc, dans son Organisation du Travail avait défini le « capitalisme » comme étant « l’appropriation de capital par certains à l’exclusion des autres », et quand Proudhon, qui était en faveur du libre marché, écrivit sur le « capitalisme » dans La Guerre et la Paix, il le définit comme « Le régime économique et social dans lequel le capital, la source du revenu, n’est généralement pas détenue par ceux qui l’ont créé par leur labeur ». Selon les détails de ce que l’on veut dire par « appropriation » ou « exclusion », l’usage du terme par Blanc peur se référer au ‘capitalisme2’ ou au ‘capitalisme3’. La définition proudhonienne est clairement celle du ‘capitalisme3’.

[19] Le film de Michael Moore Capitalism : A love story ne porte pas sur le libre-marché, mais sur les bailouts.

[20] Comme exemples, voir la discussion critique dans Roderick Long, Corporations versus the market ; or, whip conflation now, ch.20 (201-210), dans ce volume ; Kevin Carson, “Vulgar libertarianism, neoliberalism, and corporate welfare : A compendium of posts”, Mutualist Blog : Free Market Anticapitalism, (n.P. 9 Septembre 2006) http://mutualist.blogspot.com/2006/09/vulgar-libertarianism-neoliberalism.html (13 Mars 2011) ; Charles Johnson, “El pueblo unido jamas sera vencido !”, Rad Geek People’s Daily, (n.p. 23 Mars 2005) http://radgeek.com/gt/2005/03/23/el_pueblo (13 Mars 2011) ; etc…

[21] Les images du centre commercial et du bazar sont reprises du paragraphe conclusif de mon article « Scratching By ». Ces images ont été inspirées et adaptées des notions de « cathédrale » et de « bazar » utilisées par Eric Raymond pour expliquer et défendre la culture hacker et open-source.

 

 

 


Lien pour le téléchargement de l’article :

Markets Freed From Capitalism – Charles W. Johnson 2010


 

Un commentaire sur “Traduction : Les marchés libérés des entraves du capitalisme, Charles W. Johnson (2010)

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