Traduction : Markets not Capitalism, Introduction

Préface des traducteurs

 

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Nous entreprenons ici la traduction d’un recueil de textes, édité par les anarchistes de marché anticapitalistes américains Gary Chartier et Charles W. Johnson et publié en 2011. Un tel recueil, pouvant déjà faire soulever quelques sourcils dans le contexte de l’anarchisme américain, l’est encore plus dans notre contexte francophone, habitué à rejeter le marché comme l’une des multiples facettes d’un capitalisme qu’il faut abolir intégralement.
Nous pensons qu’un tel ouvrage, outre qu’il permet de mettre en lumière une tendance de l’anarchisme anticapitaliste largement éclipsé en Europe, nous donne aussi la possibilité de soulever des critiques originales du capitalisme. L’anarchisme de marché anticapitaliste est une tendance qui remonte à l’anarchisme bostonien et individualiste américain ayant été actif des années 1860 à 1917, et de l’interprétation américaine du proudhonisme par des théoriciens comme Benjamin Tucker.
Nous avons ici l’occasion de mettre sous examen nos propres à priori au sujet du marché, du capitalisme, de l’état et de l’anarchisme. La traduction progressive de ce recueil en français permettra de poser les bases d’un dialogue nécessaire avec cette tendance, dialogue d’autant plus profitable qu’il nous forcera à nous situer nous mêmes et à réinvestir un champs des idées économiques largement abandonné par l’anarchisme classique jusqu’à présent.
Nous publierons chaque texte composant le recueil séparément, à quelques semaines d’intervalles chacun.

 

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Introduction

Gary Chartier (La Sierra University) et Charles W. Johnson (Molinari Institute) – 2011

 

 

Les « anarchistes de marché » croient au libre-échange, non aux privilèges économiques. Ils croient au marché libre, non au capitalisme. Ils sont anarchistes car ils croient à une organisation sociale complètement libérée et fondée sur le consensus – une société dans laquelle l’ordre n’est pas atteint par la force juridique ou le gouvernement politique, mais par le libre accord et une coopération volontariste sur la base de l’égalité. Ils sont anarchistes de marché car ils reconnaissent le libre marché comme le meilleur moyen pour instaurer pacifiquement un ordre social anarchique. Mais les marchés qu’ils appellent de leur vœux ne sont pas les « marchés » truffés de privilèges que nous voyons aujourd’hui tout autour de nous. Les marchés, tels qu’ils existent sous le joug du gouvernement et du capitalisme, sont pervertis par une pauvreté persistante, la ruine écologique, les inégalités de richesses, et un pouvoir concentré entre les mains des corporations, des patrons et des propriétaires fonciers. La doxa suppose que cette exploitation, – de l’humain ou de la nature – est le fruit du manque de régulation des marchés, de la trop grand liberté qui leur est accordée. Selon cette même doxa, la propriété privée, la pression concurrentielle et la quête de profit  conduisent – pour le meilleur comme pour le pire – inévitablement au salariat capitaliste, à la concentration de la richesse et du pouvoir entre les mains d’une classe restreinte, à la croissance à tout prix et au chacun pour soi.

Les anarchistes de marché rejettent ce constat. Ils soutiennent que les privilèges économiques sont un problème réel, mais que cette problématique ne vient pas de la propriété privée, de la concurrence ou du profit en soi. Ce n’est pas non plus un problème lié à la forme du marché mais à sa déformation – conséquence des injustices historiques et du maintien de privilèges juridiques au nom du capital. La tradition anarchiste de marché est radicalement pro-marché et anticapitaliste –  ce qui témoigne de sa préoccupation pour le caractère profondément politique du pouvoir des firmes, de la dépendance des élites économiques à la tolérance ou au soutien actif de l’État, les collusions entre les élites politiques et économiques, et l’ancrage culturel des hiérarchies établies et maintenues par la violence perpétrée et légitimée par l’État.

La forme du Marché

Ce livre se veut être une introduction approfondie à la théorie sociale et économique de l’anarchisme de marché de gauche (left-wing market anarchism par opposition aux libertariens « de droite »). L’anarchisme de marché est un mouvement social radicalement individualiste et anticapitaliste. Comme les autres anarchistes, les anarchistes de marché sont des partisans de la liberté individuelle totale et du consentement mutuel[1] dans tous les aspects de la vie sociale –  rejetant ainsi toutes les formes de domination et de gouvernement comme des négations de la liberté[2] et des violations de la dignité humaine. La contribution particulière des anarchistes de marché à la pensée anarchiste consiste dans leur analyse de la forme du marché comme élément central d’une société parfaitement libre et égalitaire – leur compréhension des possibilités révolutionnaires inhérentes aux relations de marché libérées du gouvernement et des privilèges capitalistes, et leur compréhension de la structures des privilège issus du contrôle politique qui déforme les marchés existants et maintiennent l’exploitation bien que leur fonctionnement naturel tend à les faire revenir à l’équilibre. Puisqu’ils insistent sur une nette distinction entre la forme de marché en tant que telle et les caractéristiques économiques du capitalisme réellement existant, il est important de bien distinguer les caractéristiques clés des marchés telles que les anarchistes de marché les comprennent. Les relations sociales que les anarchistes de marché défendent explicitement et espèrent libérer de toutes les formes de contrôle gouvernemental sont basées sur :

  1. La propriété des biens, en particulier la propriété individuelle décentralisée, non seulement des biens personnels mais aussi des terres, des maisons, des ressources naturelles, des outils et des biens d’équipement ;
  2. Le contrat et les échanges volontaires de biens et de services, par des individus ou des groupes, dans l’attente d’un bénéfice mutuel ;
  3. La concurrence libre et non altérée[3] entre tous les acheteurs et les vendeurs – en termes de prix, de qualité et de tous les autres aspects de l’échange – sans restrictions ex ante ni barrières à l’entrée ;
  4. L’innovation, la liberté d’entreprendre est nécessaire non seulement pour stimuler la concurrence sur les marchés existants mais aussi pour découvrir et développer de nouvelles opportunités d’avantages économiques ou sociaux; et
  5. L’organisation spontané, reconnu comme une force de coordination incontestable et positive – à travers laquelle les négociations et les échanges décentralisées, et l’esprit d’entreprise convergent pour produire une coordination à grande échelle sans ou au-delà de la capacité de tout plan délibéré ou plan directeur commun explicite pour le développement social ou économique.

Les anarchistes du marché ne limitent pas la propriété à la possession ou à la propriété collective, bien qu’ils n’excluent pas non plus ce type de propriété ; ils insistent sur l’importance des contrats et du libre-échange (organisé par le marché), ainsi que sur la concurrence non altérée basée sur l’innovation visant le profit ; ils ne se contentent pas de tolérer, mais ils célèbrent la coordination spontanée et non planifiée que les marxistes raillent en la qualifiant d’« anarchie sociale de la production ». Mais les « left-wing market anarchists » sont aussi radicalement anticapitalistes, et ils rejettent absolument la croyance – commune à la gauche anti-marché et à la droite pro-capitaliste –  que ces cinq caractéristiques de la forme du marché implique nécessairement un ordre social hiérarchique composé de patrons, des propriétaires fonciers, de grandes corporation, de l’exploitation de classe, de guerre commerciales sans pitié, de travailleurs paupérisés, de pauvreté structurelle ou d’inégalités économiques à grande échelle. Au contraire, ils insistent sur cinq revendications concernant les marchés, la liberté et les privilèges :

  1. La tendance centrifuge des marchés: les anarchistes de marché voient les marchés libérés sous condition de la libre concurrence, entendue comme tendance à la diffusion des richesse et à la dissolution des fortunes – avec un effet centrifuge sur les revenus, les titres de propriété, la terre et l’accès au capital – plutôt que leur concentration dans les mains d’une élite socio-économique. Les anarchistes de marché ne reconnaissent aucune limite de jure sur l’étendue ou le type de richesse qu’une personne peut amasser ; mais ils estiment que les réalités sociales et le fonctionnement du marché imposeront de facto des pressions beaucoup plus rigoureuses contre les inégalités massives de richesse qu’aucune contrainte de jure ne le fera jamais[4].
  2. Les possibilités radicales de l’activisme social de marché: les anarchistes de marché voient également les marchés libérés comme un espace pour l’échange motivé par le profit, mais aussi pour des expérimentations sociales et de l’activisme populaire. Ils envisagent les « forces du marché » comme incluant non seulement la recherche du gain financier ou la maximisation des rendements pour les investisseurs, mais aussi un appel à la solidarité, à la mutualité et à la durabilité. Les « processus de marché » peuvent – et devraient – inclure des efforts conscients et coordonnés pour sensibiliser, changer le comportement économique et résoudre les problèmes d’égalité économique et de justice sociale par l’action directe non-violente.
  3. Le rejet des relations économiques statiques (au sens du statu quo) : les anarchistes de marché font une distinction nette entre la défense de la forme du marché et l’apologie de la distribution des richesse et la divisions des classes actuellement existantes, car ces distributions et divisions ne sont pas issue d’un processus de marchés sans entraves, mais plutôt de marchés gouvernés, réglementés, incluant des privilèges tels qu’ils existent aujourd’hui ; ils considèrent la répartitions des richesses et la divisions des classes sociales problèmes sérieux et réels, mais qui ne remettent pas en question la forme du marché lui-même; ce ne sont pas des problèmes de marché mais des problèmes de propriété et de coordination.
  4. Le caractère régressif de la réglementation : les anarchistes de marché voient les problèmes de coordination – des problèmes liés à l’interruption artificielle et destructrice du libre fonctionnement des échanges et de la concurrence imposée par le politique – comme le résultat de privilèges juridiques historiquement maintenu pour les capitalistes et d’autres intérêts économiques bien ancrés, imposés aux dépens des petits « concurrents » et de la classe ouvrière.
  5. Dépossession et rectification : les anarchistes de marché voient les privilèges économiques comme étant en partie le résultat de graves problèmes de propriété – problèmes liés à une mauvaise distribution artificielle et destructrice des titres de propriété imposée par le politique – produits d’une histoire de dépossessions politiques et d’expropriations infligées dans le monde entier par la guerre, le colonialisme, la ségrégation, la nationalisation et la kleptocratie. Les marchés ne sont pas perçus comme maximalement libres tant que subsiste l’ombre du vol de masse ou du déni de propriété; et ils soulignent l’importance d’une rectification raisonnable des injustices passées – y compris les approches populaires, anti-entreprises et anti-néolibérales de la « privatisation » des ressources contrôlées par l’État ; les processus de restitution aux victimes identifiables des injustices ; et l’expropriation révolutionnaire de biens revendiquée frauduleusement par l’État et les monopoles « de droits ».

La « tradition » anarchiste de marché

 

Les premiers penseurs anarchistes tels que Josiah Warren et Pierre-Joseph Proudhon ont souligné les caractéristiques positives et d’harmonisation sociale des relations de marché lorsqu’elles étaient menées dans un contexte d’égalité – avec Proudhon, par exemple, écrivant que la révolution sociale abolirait le « système de lois » et le « principe d’autorité », pour les remplacer par le « système de contrats »[5].

En s’appuyant sur la compréhension des contrats et des échanges de Warren et Proudhon comme modèles de mutualité sociale, des courants d’anarchisme de marché sont apparus à plusieurs reprises dans la tradition anarchiste, rythmés par des crises, des effondrements, des interrègnes et des résurgences. Son histoire est complexe, mais on peut grossièrement la diviser en trois périodes qui son représentées dans cette étude – (I) une « première vague », qui va approximativement de la Guerre Civile Américaine à 1917[6], représentée principalement par des « anarchistes individualistes » et des « mutuellistes » comme Benjamin Tucker, Voltairine de Cleyre et Dyer Lum, (II) une « deuxième vague » qui coïncide avec la radicalisation des anciens libertaires américains « pro-capitalistes » et la résurgence de l’anarchisme comme branche du mouvement social pendant la période de radicalité des années 1960 et 1970, et (III) une « troisième vague » qui s’est développée comme une germe de dissidence au sein du milieu anarchiste des années 1990 et le mouvement « post-Seattle » du nouveau millénaire.

Malgré les discontinuités et les différences, chaque vague a généralement relancé la littérature des vagues précédentes en s’inspirant explicitement de ses thèmes ; ce qui les a unis, en général, c’est leur défense des relations de marché et l’accent mis sur les possibilités révolutionnaires inhérentes à la forme du marché, lorsqu’elle est – dans la mesure du possible – libérée des institutions juridiques et sociales qui organisent les privilèges.

L’anticapitalisme des individualistes de la « première vague » était évident pour eux et pour beaucoup de leurs contemporains. Benjamin Tucker a fait valoir que quatre monopoles, ou groupes de privilèges garantis par l’État, étaient responsables du pouvoir de l’élite commerciale – le monopole des brevets, le monopole effectif créé par la distribution arbitraire de terres fécondes par l’État à des favorisés politiques et sa protection de titres fonciers injustes, le monopole de l’argent et du crédit et les privilèges monopolistiques conférés par les tarifs. Pour lui, les « économiquement puissants » dépendent de ces monopoles ; les éliminer et le pouvoir des élites serait dissout.

Tucker était attaché à la justice sociale, la cause des travailleurs en conflit avec les capitalistes et il s’est clairement identifié au mouvement socialiste en plein essor. Mais il a soutenu contre Marx et d’autres socialistes que les relations de marché peuvent être fructueuses et ne mènent pas nécessairement à l’exploitation à condition que les privilèges conférés par les quatre monopoles, qui déforment le marché, soient supprimés.

Le radicalisme de Tucker, de ses compatriotes et du courant anarchiste qu’ils ont engendré, étaient sans doute moins apparents pour leurs contemporains après l’éclatement de la première vague. C’est peut-être en partie aussi dû à leurs différents avec les représentants des autres tendances anarchistes, dont les critiques ont influencé les perceptions des anarchistes ultérieurs. C’est aussi, inévitablement, une conséquence de l’identification de beaucoup de leurs héritiers théoriques au XXème siècle à l’aile droite du mouvement libertaire donc comme apologistes de l’élite corporative et de sa domination sociale.

Malgré quelques exceptions honorables, les libertariens[7] du XXème siècle ont souvent adulé les chefs d’entreprise, ignoré ou relativisé les abus fait aux travailleurs et banalisé ou soutenu activement la hiérarchie économique et sociale. Alors que beaucoup approuvaient la critique « tuckerienne » (et de ses continuateurs) de l’État et des privilèges étatiques, ils ont souvent ignoré ou rejeté les implications radicales de l’analyse individualistes de l’injustice structurelle basée sur les rapports de classes. En bref, il y avait peu d’enthousiastes pour porter la voix anticapitaliste des individualistes du début au milieu du XXème siècle.

La frange la plus radicale du mouvement « libertarien » – représentée par des penseurs comme Murray Rothbard et Roy Childs – a généralement soutenu, non pas l’économie anticapitaliste de l’individualisme et du mutuellisme, mais une position décrite (par ses propres défenseurs) comme « anarcho-capitaliste ». La future société libre qu’ils envisageaient était une société de marché – mais laquelle les relations de marché étaient peu modifiées par rapport au statu quo et la fin du contrôle de l’État était imaginée comme libérant les affaires et les firmes dans la continuité de leur action présente, plutôt que de libérer des formes concurrentes de l’organisation économique qui pourraient transformer radicalement les formes de marché depuis la base.

Au cours de la « deuxième vague » des années 1960, la branche anarchiste des mouvements sociaux – ravivée par les courants anti-autoritaires et contre-culturels de la New Left – et les radicaux antimilitaristes chez les libertaires ont commencé à redécouvrir et à re-publier les travaux des mutuellistes et des individualistes. Des « anarcho-capitalistes » tels que Rothbard et Childs ont commencé à remettre en question l’alliance historique du libertarisme avec la droite et à abandonner la défense des grandes firmes et du capitalisme existant au profit d’un « anarchisme de marché de gauche » plus cohérent. L’exemple le plus visible et le plus drastique est peut-être l’adhésion de Karl Hess au radicalisme de la New Left et son abandon de l’économie « capitaliste » au profit de marchés à petite échelle, communautaires et non-capitalistes. En 1975, l’ancien rédacteur de discours de Goldwater déclaire : « J’ai perdu ma foi dans le capitalisme » et « je résiste à cet État-nation capitaliste », observant qu’il s’était « détourné de la religion du capitalisme »[8].

Cette seconde vague a été suivie d’une deuxième période creuse pour l’anarchisme en général et pour l’anarchisme de marché en particulier. À la fin des années 1970 et dans les années 1980, la tendance anticapitaliste parmi les libertariens s’était largement dissipée ou avait été décriée via l’intégration d’une politique pro-capitaliste d’institutions « libertariennes » bien financées comme le Cato Institute ou la direction du Parti Libertarien. Mais avec la fin de la Guerre Froide, le réalignement des coalitions politiques de longue date et l’expression dans l’espace public d’un mouvement anarchiste de la « troisième vague » dans les années 1990, les étapes intellectuelles et sociales ont été franchies et permette désormais la résurgence d’un anarchisme de marché anticapitaliste.

Au début du XXIème siècle, les héritiers anticapitalistes des individualistes ont grandi en nombre, en influence et en visibilité. Ils partagent la conviction des premiers individualistes que les marchés ne sont pas exploiteurs en principe. Dans le même temps, ils ont élaboré et défendu une version spécifiquement libertaire de l’analyse de classe qui a étendu la liste des monopoles de Tucker et a mis en évidence l’intersection du privilège garanti par l’État avec la dépossession systématique[9] (historique et toujours en cours) et avec une gamme de questions environnementalistes, culturelles, et liées aux rapports de pouvoir. Ils ont soulignés le fait que, bien que les marchés véritablement libérés peuvent servir de base à l’« empowerment »[10], les transactions qui ont lieu sur les marchés  déformés par les injustices présentes et historiques sont, sans surprise, anémiques et opprimantes. Le problème, selon ces nouveaux individualistes (et dans la continuité de leurs prédécesseurs), ne réside pas dans les marchés mais plutôt dans le capitalisme – avec la domination sociale des élites économiques assurée par l’État. La solution réside alors dans l’abolition du capitalisme par l’élimination des privilèges légaux, y compris ceux qui protège les titres de biens volés ou capturés.

Ces nouveaux individualistes critiquent également les conservateurs et les progressistes explicitement étatistes et les libertariens de droite qui utilisent la rhétorique de la liberté pour légitimer le privilège des firmes. Leur critique agressive de ce type de « libertarisme vulgaire » souligne que les relations économiques existantes sont parcourues par les injustices et que les appels à la liberté peuvent facilement être utilisés pour masquer les tentatives de préserver celles des élites de conserver la richesse acquise par l’État – grâce à la violence tolérée ou perpétrée par ce-dernier et les privilèges qu’il garanti.

L’habitat naturel de l’anarchiste de marché

Ce livre n’aurait pas été rendu possible sans internet. Les lecteurs de Markets not Capitalism s’apercevront rapidement que les divers articles ne se lisent pas tout à fait comme les chapitres d’un livre ordinaire. Beaucoup d’entre eux sont courts. Beaucoup d’entre eux commencent comme au milieu d’un dialogue – l’une des ouvertures les plus fréquentes est ainsi : « Dans une publication récente de ceci-ou-cela, un tel ou un tel a déclaré que… ». Les articles contemporains ont le plus souvent été publiés originellement en ligne, sous la forme de billets sur des blogs web ; ils font référence fréquemment à des commentaires passés où à des discussions préexistantes, et souvent critiquent ou élaborent des réflexions faites par d’autres auteurs, en d’autres lieux. Si les articles ont été reformatés pour l’impression, beaucoup d’entre eux se lisent toujours à la façon des publications de blog qu’ils avaient étés.

Mais ce n’est pas juste un artefact propre aux réseaux sociaux en ligne. L’histoire des traditions individualistes et mutuellistes est largement une histoire de publications éphémères, de presses de courte durée, de pamphlets auto-publiés, et de petits papiers radicaux. L’exemple le plus connu en est certainement le journal Liberty (1881-1908) de Benjamin Tucker, mais peuvent être inclus également des publications comme le Twentieth Century (1888-1898) d’Hugh Pentecost, ainsi que les journaux de la « seconde vague » de l’anarchisme de marché, tels que Left and Right (1965-1968) et Libertarian Forum (1969-1984). Toutes ces publications étaient courtes et publiées à des intervalles fréquents ; leurs articles étaient typiquement critiques plus qu’exhaustifs, idiosyncratiques plutôt que techniques dans leur approche et leur ton. Les débats de longue durée et de grande envergure entre les publications, les correspondants et le mouvement environnant, étaient des sources constantes de matière à écrire ; là où un interlocuteur spécifique n’était pas disponible pour certains articles, l’auteur pouvait très bien, comme dans The individualist and the communist : a dialogue de Voltairine de Cleyre et Slobodinsky, en inventer un. Le livre le plus connu de la « première vague » – Instead of a book, by a man too busy to write one (1893), de Tucker – est simplement une collection de courts articles du Liberty, la majorité d’entre eux étant clairement eux-mêmes des réponses à des arguments et des questions posés par des lecteurs du Liberty ou d’autres journalistes. Ces échanges critiques se lisent d’une façon assez similaire à ceux que l’on pourrait rencontrer de nos jours sur des sites Blogger ou WordPress – parce que, bien sûr, le blog d’aujourd’hui n’est purement qu’une nouvelle forme technologique prise par la petite presse indépendante.

La petite presse indépendante et dialoguante a fournit un habitat naturel permettant la multiplication des écrits sur l’anarchisme de marché – tandis que les écrits libéraux ou marxistes trouvaient leur habitat distinctif dans les déclarations, les manifestes et les traités complexes et englobants. Pourquoi cela serait ainsi est une bonne question, qui mériterait d’être explorée bien au-delà des limites que cette préface pourrait autoriser. Néanmoins, il mériterait d’être noté que l’anarchisme de marché a toujours plus ou moins émergé comme un projet critique et expérimental – sur les franges radicales des mouvements sociaux (Qu’il s’agisse du mouvement Oweniste, du mouvement de la libre-pensée, du mouvement ouvrier, du mouvement libertarien, du mouvement altermondialiste et du milieu anarchiste social qui lui est associé.).

L’Anarchisme de marché vise à distinguer des vérités sociales non pas par le dogmatisme ou l’établissement de lois, mais plutôt en autorisant autant que possible le libre dialogue des idées et des forces sociales, en regardant les conséquences inattendues d’idées généralement acceptées, par l’engagement dans un processus ouvert d’expérimentation et de découverte permettant les tests constants des idées autant que des institutions contre leurs compétiteurs, et contre les faits réels eux-mêmes.

L’anarchiste révolutionnaire et mutuelliste Dyer D. Lum (1839-1893) avait écrit dans The Economics of Anarchy qu’une caractéristique déterminante de l’anarchisme de marché était la « plasticité » des arrangements sociaux et économiques, à l’inverse de la « rigidité » de la domination étatique ou des régimes économiques communistes. La substance des idées de l’anarchisme de marché a sûrement modelé la forme dans laquelle les écrivains de l’anarchisme de marché se sentent le plus à l’aise de les exprimer. Ou peut être, inversement, que la forme de l’écrit ai pu être ce qui a souvent rendu possible la substance : il est possible que les idées de l’anarchisme de marché prennent le plus naturellement forme dans le cours du dialogue bien plus que dans celui du discours, dans l’acte de l’échange critique plutôt que le monologue unilatéral. La valeur de la spontanéité, des engagements exploratoires, et la rigueur du test compétitif pourraient être aussi essentiels pour la formation des idées de l’anarchisme de marché en des écrits que pour l’implémentation de ces idées dans le monde.

Dans ce cas, les articles de ce livre doivent être lus avec la conscience qu’ils ont, jusqu’à un certain point, étés extraits hors de leur environnement naturel. Il y’a des traitements plus longs et soutenus des sujets qu’ils adressent, mais la majorité des articles étaient originellement des contributions à des projets en cours de longue durée, et prenaient place au sein de débats divers et variés. Nous les avons collectés dans une anthologie imprimée pour rendre service aux étudiants, aux chercheurs et à n’importe qui d’autre qui puisse être curieux de la question d’approches alternatives aux théories du libre-marché et de l’anarchisme social. Mais ils sont mieux compris non pas comme identifiant la fin du sujet, ou même juste son commencement, mais bien plutôt comme offrant une invitation à plonger dedans in medias res, pour voir les idées de l’anarchisme de marché de gauche émerger du processus du dialogue lui-même – et participer par ce biais à la conversation en cours-.

Qu’est-ce qui se trouve dans ce livre ?

Avec ces articles, nous cherchons à déterrer une tradition de dissidence radicale qui mérite sans doute une plus grande attention. Nous espérons aussi qu’ils se révéleront d’un intérêt au-delà de leur caractère historique. Notre objectif est d’offrir des analyses détaillées des questions clés liées au pouvoir et à la résistance, de fournir une base de conversation entre les anarchistes individualistes et les tenants des autres tendances, et de saper clairement l’apologie d’un corporatisme égoïste des – le plus souvent pro-capitaliste – défenseurs du « libertarisme vulgaire » qui se présentent avec l’étiquette « libertaire ».

Ce livre rassemble des essais organisés en huit parties, allant de la fin du XIXème siècle à nos jours[11].

La première partie, « Le problème des marchés déformés », introduit le thème central de l’ouvrage : la déformation politique qui fausse, oblitère ou perverti les relations naturellement positives et mutuelles caractéristiques des marchés, et le rôle naturellement productif et harmonisant des forces du marché comme la concurrence, le commerce et la division du travail, dans la structure aliénante et exploitante du capitalisme d’État. Dans « The Freed Market », William Gillis montre comment un simple changement de conjugaison[12] permet à elle seule de clarifier la différence entre l’anarchie de marché et le capitalisme étatique. Dans « State Socialism and Anarchism », Benjamin Tucker explique pourquoi une variété d’anarchisme orientée vers le marché fait partie intégrante de la tradition socialiste, à condition que le rôle des privilèges, à l’origine des maux contre lesquels les socialistes protestent à juste titre, est compris. Dans des extraits tirés de l’Idée générale de la Révolution au XIXè siècle, Proudhon soutient que la concurrence, la division du travail, le commerce, les contrats et la propriété – des forces économiques qui sont, aujourd’hui, des forces motrices d’exploitation, d’aliénation et de pauvreté – peuvent être transfigurées par la dissolution révolutionnaire du privilège politique et le remplacement du « système législatif » autoritaire par le « système de contrats » mutuel[13]. Dans « Markets Freed from Capitalism », Charles Johnson examine les mécanismes politiques et les structures de privilèges par lesquels le gouvernement déforme les marchés, construit le capitalisme d’État et impose l’intrusion de formes d’échanges fétichisés dans des espaces sociaux où ils ne sont pas voulus ; et examine l’importance d’envisager la transformation révolutionnaire des marchés sans inégalités capitalistes.

La deuxième partie, « Identités et -ismes », recueille des réflexions approfondies d’anarchistes individualistes sur l’opportunité, le caractère indésirable et la signification des identités multiples: « capitaliste », « socialiste », « libertaire », « individualiste », « communiste ». Dans « Armies that Overlap » et « Socialism : What Is It ? », Benjamin Tucker soutient que l’appel socialiste à l’autonomie des travailleurs et à la fin du privilège capitaliste n’est pas une violation des principes du marché ; c’est contre le privilège que les socialistes se battent, et cela ne signifie pas nécessairement une lutte contre l’échange organisé par le marché. Dans « Advocates of Freed Markets Should Oppose Capitalism » et « What Laissez Faire ? », Gary Chartier et Sheldon Richman soutiennent que l’idylle des libertariens (de droite) avec le capitalisme est profondément erronée et que le rejet du capitalisme n’est pas seulement compatible avec, mais même requis par le soutien à des marchés véritablement libérés. Dans « The Individualist and the Communist », et l’essai qui suit, « A Glance at Communism », Rosa Slobodinsky et Voltairine de Cleyre expliquent pourquoi deux variétés d’anarchisme peuvent être considérées comme poursuivant des objectifs similaires en utilisant des moyens différents (l’individualiste dans le dialogue imaginé de Slobodinsky et de Cleyre accepte l’étiquette de « capitaliste » pour les besoins de l’argumentation, mais prend une position sans équivoque opposée au privilège capitaliste). Le « Libertarianism through Thick and Thin » de Charles Johnson explique pourquoi un anti-étatisme étriqué ne parvient pas à saisir le potentiel émancipateur du libertarianisme, et jette les bases d’arguments qui lient l’opposition au pouvoir de l’État aux défis posés par les autres formes de hiérarchie comme la subordination dans le lieu de travail et les rapports sociaux de sexes sous le patriarcat.

La troisième partie, « Propriété », aborde le débat ouvert entre les anarchistes de marché, les anarchistes individualistes et les mutualistes concernant la nature et la justification de la propriété. Les individualistes et les mutualistes ont en définitive un accord sur la question de la propriété. Ils considèrent les titres de propriété existants comme traversés par les privilèges et l’injustice, mais plaident en faveur de dispositions sociales libres dans lesquelles la propriété individuelle décentralisée – guéri de la maladie du privilège et de la dépossession politique – jouera un rôle important. Mais dans le cadre de ce consensus théorique, il y a un dialogue intense et complexe sur les justifications d’une propriété ainsi que sur les détails de la façon dont elle doit être reconnue  et dans quelle mesure elle peut s’étendre. Dans cette section, nous visons à offrir une série de défenses originales du droit de propriété selon certaines des principales perspectives représentées dans le débat – originales à la fois dans leurs fondements et dans leurs implications pour les types de « propriété » qui pourraient caractériser les marchés libérés radicalement des privilèges capitalistes. Dans « A Plea for Public Property », l’anarchiste individualiste Roderick Long défend une justification « naturaliste » des droits de propriété individuels – et montre que, compte tenu des arguments qu’il utilise pour défendre ces droits, il s’ensuit qu’un marché pleinement libre doit inclure un espace pour les biens communs et véritablement publics, qui n’appartiennent ni à l’État ni à des propriétaires privés, mais plutôt au « public non organisé » qui en profite. Dans « From Whence Do Property Titles Arise ? », L’anarchiste de marché William Gillis commence par une exploration favorable au communisme libertaire et conclut par une défense pragmatique d’une forme solide de propriété privée, dérivée de considérations sur le calcul économique. Dans « The Gift Economy of Property », le mutualiste Shawn Wilbur réexamine l’approche proudhonienne de la propriété et du commerce, et se demande si la conception anarchiste sociale de l’économie du don et du don de reconnaissance mutuelle pourraient ne pas fournir une forme subversive de fondements pour une économie de propriété et d’échange égal, qui remettrait en question à la fois la vision naturaliste des droits conventionnels et la perspective pragmatique de la propriété. Dans « Fairness and Possession », Gary Chartier propose une défense alternative, sous l’angle anarchiste de marché, des droits de possession via une approche « naturaliste », façonnée par la règle d’or[14] et un appel fondamental aux principes d’équité, soutenu par un ensemble de truismes sur le comportement humain et la situation humaine. Enfin, dans « The Libertarian Case against Intellectual Property Rights », Roderick Long aborde une importante question d’application, contestant les affirmations fréquentes des capitalistes à propos de la propriété des idées à travers le droits d’auteur et les brevets ; « les droits de propriété intellectuelle », soutient Long, ne sont pas de véritables droits de propriété fondés sur le travail, mais plutôt des revendications monopolistiques coercitives de l’esprit et des biens corporels d’autrui.

La quatrième partie, « Le pouvoir des entreprises et la solidarité des travailleurs », rassemble des articles sur les grandes entreprises, le patronat, les travailleurs et dans quelle mesure la concentration du pouvoir économique et les inégalités sur le marché du travail dépendent de grands ensembles de privilèges conférés, manière répétée et persistante, par l’État aux sociétés et aux capitalistes. Dans « Corporations versus the Market, or Whip Conflation Now », Roderick Long expose le problème de la « confusion » ou du « libertarisme vulgaire » – par lequel les modèles de propriété des entreprises et les pratiques commerciales courantes soutenus par l’intervention de l’État sont confusément défendus comme s’ils étaient le résultat du processus de libre marché. Dans « Does Competition Mean War ? » et « Economic Calculation in the Corporate Commonwealth », Benjamin Tucker et Kevin Carson montrent chacun comment la concurrence sur le marché et lag7h 2m5 quête du profit, généralement invoquées pour essayer de défendre les intérêts des grandes entreprises, dissoudraient leur fortune et libéreraient les marchés de leur emprise en l’absence de protections juridiques pour les modèles commerciaux trop centralisés. « Big Business and the Rise of American Statism » de Roy Childs prend un recul historique afin de souligner que la croissance du pouvoir d’État dans l’histoire américaine ne peut pas être considérée comme un contrepoids à la croissance du pouvoir des firmes, car elle a été largement entraîné par ces mêmes barons voleurs en étroite association avec le politique. Ainsi, Roderick Long démontre également, dans « Regulation: The Cause, Not the Cure, of the Financial Crisis », qu’il ne s’agit pas de « marchés financiers non réglementés » mais de la longue histoire d’un capitalisme financier soutenu par le gouvernement qui a produit l’effondrement financier et économique de ces-dernières cinq années. Dans « Industrial Economics », « Labour Struggle in a Free Market » et « Should Labour Be Paid or Not ? » Dyer Lum, Kevin Carson, et Benjamin Tucker considère l’alternative la plus importante au pouvoir des corporations : non une solution politique ou une intervention régulatrice de l’État mais la solidarité radicale au sein du libre-marché de l’offre de travail, l’anarcho-syndicalisme[15] et, en fin de compte, l’appropriation par les travailleurs des moyens de production.

La cinquième partie, « Néolibéralisme, privatisation et redistribution », examine la pseudo-politique de libre-échange des réformes néolibérales du « marché » et examine comment une défense radicale des marchés libres, de la propriété privée et de la « dé-étatisation » de l’économie en appelle à des approches radicalement différentes du progressisme étatique, ou de la « libéralisation » des entreprises et du « développement » capitaliste subventionné. Dans « Free Market Reforms and the Reduction of Statism », Kevin Carson souligne l’importance de comprendre la spécificité de l’interconnexion des structures juridiques, sociales et politiques et quel serai l’effet réel de la modification de chacune sur le démantèlement de l’État. Dans « Free Trade is Fair Trade », Joe Peacott de la Boston Anarchist Drinking Brigade examine les possibilités radicales d’un monde véritablement sans frontières économiques et l’escroquerie des accords de « libre-échange » organisé par les gouvernements en soutiens aux firmes. Dans « Two Words on ‘Privatization’ » Charles Johnson démêle deux sens de la « privatisation » – d’une part, de véritables efforts pour déléguer le contrôle des ressources confisquées par le gouvernement à la société civile, et d’autre part les « privatisation » en directions des firmes habituellement infligées aux pays en développement, qui ne sont ni plus ni moins que l’externalisation des monopoles publics. Enfin, dans « Where are the Specifics? » et « Confiscation and the Homestead Principle », Karl Hess et Murray Rothbard examinent les implications radicales d’un droit de propriété anarchiste et soutiennent que l’émergence de marchés libérés nécessite un modèle radicalement différent de « privatisation » : notamment comment occuper les travailleurs des grandes entreprises et la question de l’expropriation révolutionnaire des moyens de production. La sixième partie, « Inégalité et filets de sécurité sociale », se demande si les marchés libérés maintiendraient des inégalités de richesse à grande échelle, et comment, avec l’abolition de toutes les formes de gouvernement y compris l’État-providence, les crises économiques et la pauvreté pourraient encore être combattues à travers d’authentiques protections sociales – c’est-à-dire grâce à l’entraide populaire. « Let the Free Market Eat the Rich » de Jeremy Weiland commence par discuter de « l’entropie économique » et de la ruine des fortunes issues de l’accumulation sur des marchés libérés ; il montre comment les relations économiques véritablement exemptes de privilèges peuvent, et auront naturellement tendance, à saper la richesse et le pouvoir qui s’étaient consolidés au sein d’une société capitaliste. « Individualism and Inequality » de Joe Peacott examine comment le capitalisme dépend des inégalités économiques et comment l’anarchie de marché limiterait ou détruirait ces inégalités ; il poursuit en demandant comment la fin des inégalités destructrices et systémiques pourrait entraîner celle de forme plus petites et plus quotidiennes d’inégalités sociales. « How Government Solved the Health Care Crisis » de Roderick Long et « The Poverty of the Welfare State » de Joe Peacott discutent de la manière dont les programmes de protection sociale étatiques détruisent le pouvoir de la société civile tout en renforçant celui de l’État. Ils suggèrent que les formes d’organisation que les travailleurs ont utilisée à plusieurs reprises pour subvenir à leurs besoins en santé et assurer la sécurité de chacun dans les moments difficiles – les réseaux locaux d’associations d’entraide dirigées par les travailleurs – peuvent offrir des alternatives concrètes aux systèmes de protection sociale au sein d’un marché libre florissant.

La septième partie, « Obstacle à l’entrée et coût irréductible de la vie courante », examine comment les relations économiques capitalistes ont dépendu de la paupérisation forcée du prolétariat et de l’anéantissement systématique des alternatives au travail salarié et au loyer. Un des moyens les plus efficaces consiste à rendre les travailleurs artificiellement désespérés au moyen d’une sorte d’effet d’entraînement – en augmentant simultanément le coût des dépenses indispensable de la vie courante et en détruisant les possibilités de gagner sa vie en dehors de l’économie du salaire. Cet effet d’entraînement est exercé au moyen de monopoles accordés par le gouvernement qui font grimper le coût des biens indispensables à la vie courante ; le vol de terres à grande échelle et l’accroissement qui augmentent les loyers et privent les travailleurs de la possibilité de subvenir à leurs propres besoins. et la réglementation étatique dans l’intérêt d’une purge socio-économique (discrimination). Dans « How ‘Intellectual Property’ Impedes Competition », Kevin Carson examine les effets structurels cycliques des rentes de monopole généralisées dans la transmission et l’expression des idées dans les domaines de la culture, de la médecine et de la technologie. Dans « English Enclosures and Soviet Collectivization », Joseph R. Stromberg montre comment l’État, quelle que soit son idéologie explicite, peut favoriser ce qu’il identifie explicitement comme un « mode de développement anti-paysan ». Dans « The American Land Question », Stromberg montre que le vol massif de terres et l’expropriation ont faussé les relations économiques aux États-Unis avant la période coloniale. Dans « Health Care as Radical Monopoly », Carson explique en détail comment le coût, l’accessibilité et la flexibilité des soins du système de santé sont profondément limités par l’action de l’État au nom de plusieurs groupes auxquels il confère délibérément ou par inadvertance des privilèges juridiques. « Scratching By » de Charles Johnson, est un réquisitoire accablant sur le rôle de la régulation étatique dans la création et la perpétuation de la pauvreté.

La huitième partie, « Régulation du marché libre : activisme social et ordre spontané », examine les moyens par lesquels l’ordre social atteint dans une société de marché libérée de la domination capitaliste assurerait une coopération productive et mutuelle et respecterait un idéal raisonnable de justice sociale, sans réglementation coercitive de l’État. Si les parties précédentes ont démontré par la négative que les privilèges sociaux et économiques dépendaient souvent d’un arrière-plan de contraintes juridiques et que sa suppression saperait ou éliminerait cette injustice, cette partie est consacrée aux problèmes potentiels liés à la forme du marché et sur les moyens concrets par lesquels ils pourrait être résolu sans recourir à un usage de la force. Dans « Regulation Red Herring », Sheldon Richman discute de l’importance de l’ordre spontané comme une force organisatrice et harmonisatrice sur les marchés, et d’une forme naturelle de « régulation » des marchés basée sur la réciprocité dans les échanges humains en lieu et place de la domination. Dans « We Are Market Forces », Charles Johnson développe le même point et souligne la possibilité non seulement de commandes non-planifiées, mais aussi d’activisme social consensuel au sein des marchés libérés : du point de vue anticapitaliste radical des individualistes, un monde de marchés est beaucoup plus étendu que celui des transactions commerciales, et intègre toutes les actions volontaires et coopératives au sein desquelles les gens peuvent s’engager – y compris celles conçues pour restreindre ou réagir de manière non violente mais moralement répréhensible de la part d’autres personnes ou organisations. Dans « Platonic Productivity », Roderick Long examine la question des écarts de salaire entre les sexes, et fait valoir que même dans un marché pleinement libéré, la discrimination sexiste pourrait continuer d’être un grave problème social et économique,  et qu’un activisme conscient doit s’y attaquer. Dans « Libertarianism and Anti-Racism », Sheldon Richman encourage les anarchistes de marché à étudier le mouvement non-violent (sit-in) contre les restaurants interdits aux noirs dans le Sud des États-Unis comme un modèle d’activisme historique qui pourrait convenir dans un cadre de marché libéré. « Aggression and the Environment » de Mary Ruwart (extrait de son livre Healing Our World) et « The Clean Water Act versus Clean Water » de Charles Johnson continuent de développer ce thème en examinant les moyens par lesquels les privilèges capitalistes, plutôt que les motivations de profit du marché libre, encouragent la destruction de l’environnement ainsi qu’une éthique anti-environnementale de la « croissance » à tout prix – et dans laquelle, sur les marchés libérés, les militants communautaires seraient beaucoup plus libres d’utiliser la pression du marché pour d’agir directement afin de préserver l’environnement et réparer les dommages déjà causés par un capitalisme d’entreprise non durable du point de vue écologique. Dans « Context-Keeping and Community Organizing », Sheldon Richman fournit une défense solide et une vue d’ensemble synthétique de la possibilité d’un activisme populaire par les bases.

La tendance individualiste de l’anarchisme est bien vivante. Markets Not Capitalism offre une perspective sur l’histoire de cette tendance et met en évidence son potentiel de contribution au mouvement anticapitaliste mondial. Nous cherchons dans ce livre à engager une conversation stimulante entre les libertaires de toutes sortes, et ceux qui ont d’autres engagements politiques, sur le chemin de la libération des êtres humains. Nous sommes convaincus que des idées anarchistes individualistes sur le potentiel émancipateur des marchés sans capitalisme peuvent enrichir cette conversation, et nous vous encourageons à y participer.

 


 

[1]Note de traduction : au sens de la réciprocité

[2]Note de traduction : liberty est entendu comme espace, dans le texte c’est « invasions against liberty »

[3]Note de traduction : « free competition » dans le texte

[4]Note de traduction : bien qu’intéressant, l’argument employé pour justifier ce point est un sophisme du pire, l’État étant dans la théorie anarchiste de marché, celui à travers qui se maintiennent les inégalités sur le marché

[5]Voir « Organisation des forces économiques », Idée générale de la Révolution au XIXè siècle, 1851

[6]La rupture exactes entre « individualistes » et « mutuellistes » au cours de la première vague n’a jamais été vraiment consommée et cicatrisée ; de nombreux écrivains (comme Tucker) ont utilisé chacune des « étiquettes » à des moments différents pour faire référence à leur propre position. Cependant, quelques différences pourraient être esquissées entre ceux qui étaient le plus souvent appelés « individualistes », tels que Tucker ou Yarros, et ceux qui étaient le plus souvent appelés « mutuellistes », tels que Dyer Lum, Clarence Swartz, ou les continuateurs de Proudhon en Europe – en particulier, que, tout en soutenant l’émancipation des travailleurs et en leur garantissant l’accès au capital, les « mutuellistes » avaient tendance à souligner l’importance spécifique des coopératives appartenant aux travailleurs et de la propriété directe des travailleurs sur les moyens de production, tandis que les « individualistes » tendaient à souligner que, dans des conditions d’égalité de liberté, les travailleurs se mettraient d’accord sur les modalités de propriété les plus appropriées dans les circonstances.

      Pour compliquer les choses, le « mutuellisme » est désormais utilisé rétrospectivement, au XXIè siècle, pour désigner la plupart des anarchistes anticapitalistes de marché, ou spécifiquement ceux (comme Kevin Carson) qui diffèrent de la position dite « lockéenne » sur la terre et la propriété – qui pensent que la propriété foncière ne peut être basée que sur l’occupation et l’utilisation personnelle, excluant la propriété foncière « oisive » (par absence) comme indésirable et indigne d’une protection juridique. Les « mutuellistes » dans ce sens du terme incluent à la fois ceux qui étaient le plus souvent appelés « individualistes » lors de la première vague (comme Tucker) et ceux qui étaient le plus souvent appelés « mutuellistes » (comme Lum).

[7]Note du traducteur : j’ai mis ici libertarien pour qualifier les « market-oriented libertarians » dans le texte, cet usage est anachronique et à ne pas confondre avec le mouvement actuel

[8]Certes, l’attitude de Hess ne semble pas avoir changé de manière substantielle après avoir fait ces déclarations, son attachement au vocabulaire de l’anticapitalisme disparaissant ; il publie Capitalism for Kids: Growing Up to Be Your Own Boss en 1986. Mais il n’y a aucune raison de douter que ce que Hess entendait alors par « capitalisme » est ce que les anarchistes de marché de gauche contemporain veulent dire quand ils parlent d’échanges pacifiques et volontaires dans un marché véritablement libéré, plutôt que ce qu’il avait rejeté en 1975. Certes, comme le suggère le sous-titre du livre, il n’a pas l’intention d’inciter les jeunes lecteurs à devenir des « carriéristes du privé dynamiques » ou « jeunes cadres dynamiques » (traducteur : qui me semblent être les approximations les plus proches de « corporate drones »)

[9]Note du traducteur : ici « dépossession » peut faire référence aux processus historique de l’accumulation des grands propriétaires terriens tout comme à l’œuvre coloniale (par exemple)

[10]Note du traducteur : ce mot peut être compris comme « capacitation » (rendre capable) ou autonomisation (rendre autonome, briser la domination). La phrase signifie que les marchés libérés sont des espaces dégagé de l’hétéronomie qui peuvent servir de base aux luttes à venir

[11]Nous avons cherché tout au long de cet ouvrage à normaliser le style de référence et, dans certains cas, à les corriger, les développer ou les mettre à jour. Dans au moins un cas, nous avons également corrigé une citation.

[12]Note du traducteur : ici conjugaison traduit « tense » au sens du temps verbal, temporalité de la phrase

[13]En sélectionnant ici des passages du travail nuancé et extrêmement complexe de Proudhon, nous devons reconnaître – et même insister – sur le fait que nous n’avons rien présenté de l’ensemble de sa pensée sociale et économique, ou même l’intégralité de sa pensée sur les forces économiques, les contrats et la propriété. Au contraire, nous avons tenté d’identifier et de présenter un volet particulier dans l’éventail de la pensée proudhonienne, et, en particulier, de présenter le volet qui a était le mieux compris et a le plus influencé le travail des anarchistes de marché ultérieurs, comme Benjamin Tucker ou Dyer. Lum – avec des thèmes tels que la réciprocité des contrats, la déformation des marchés par le privilège et la transfiguration de la propriété, la concurrence et l’échange sur des marchés libérés de la hiérarchie. Dans ces passages, Proudhon doit, dans une certaine mesure, être lu comme « Tucker’s Proudhon » ou « le mutualiste Proudhon » ; il y a d’autres Proudhons qui existent (le Communard, celui de « Kropotkine », le syndicaliste…), et le vrai penseur lui-même doit être compris comme quelqu’un de tout aussi important et beaucoup plus complexe que n’importe lequel d’entre eux.

[14]Note du traducteur : [copie de la page Wikipédia consacrée] la Règle d’or est une éthique de réciprocité dont le principe fondamental est énoncé dans presque toutes les grandes religions et cultures : « Traite les autres comme tu voudrais être traité » ou « Ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse ».

[15]Note du traducteur : « wildcat syndicalism » peut aussi se traduire par syndicalisme d’action directe

 


 

Lien pour le téléchargement de l’article :

Markets not Capitalism – Introduction

 


 

2 commentaires sur “Traduction : Markets not Capitalism, Introduction

  1. Tu connais Philip Mirowski?
    https://en.wikipedia.org/wiki/Philip_Mirowski
    According to what I understand of his work and the work of others like Martijn Konings and Quinn Slobodian, I think much of the new ‘market anarchism’ (not all of it) seems to be (theoretically speaking) purely based on either neoliberal political theory and/or neoclassical economics (I would refer you to Steve Keen for a critique of the latter).
    Their ontological and epistemological assumptions are neoliberal to the core. (I’m using the term neoliberal in the academic sense).
    If you’re interested, a french equivalent of the authors I mentioned would be Grégoire Chamayou et son ouvrage ‘La société ingouvernable; Une généalogie du libéralisme autoritaire’. This book is a true gem.
    Among the writers of C4SS, the only one who’s actually relying/drawing on and building upon old mutualist theory is Kevin Carson (and Shawn Wilbur of course, both of them are working genuinely within the tradition), and even he’s not longer hot on the ‘market anarchist’ label.
    The rest seem to be regurgitating neoliberal (Mont Perelin society type) talking points on the daily, sometimes telle quelle (I’m not questioning their intentions, of course).

    Aimé par 1 personne

    1. Hello

      Being quite close to some of the younger writers of the C4SS, I can argue that the younger generation of contributors to the center (with people like Rai Ling, Jason Lee Byas, Logan Marie Glitterbomb, Emmi Bevensee…) is way more « to the left » than the older generation.

      I wasn’t aware (except by name maybe) of the existence of those authors. I however do not necessarily think they are this interesting. I come from an individualist point of view. I think those authors work along a very different framework.

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