Les divergences entre le mutuellisme proudhonien et le mutuellisme « américain » de Tucker et de Carson

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Ayant été à plusieurs reprises, dans mes discussions avec des partisans anglophones du mutuellisme, confronté à des interprétations très différentes de la théorie Proudhonienne, je me suis interrogé sur les natures des divergences théoriques entre un mutuellisme « américain » et les théories proudhoniennes.

Tout en se revendiquant de Proudhon, le mutuellisme défendu par Tucker, ou, de façon plus contemporaine, par Shawn Wilbur ou Kevin Carson, est confronté à un problème majeur, qui est l’accès limité aux textes de Proudhon, ces derniers restants en majorité non traduits. L’œuvre la plus importante de Proudhon, De la Justice dans la Révolution et dans l’Eglise, n’a été ainsi traduite que de façon partielle, et ce extrêmement récemment, par Shawn Wilbur.

Beaucoup des pamphlets les plus réduits de Proudhon restent également sans traduction, alors qu’ils sont souvent, à l’exemple de la Solution du problème Social ou la Déclaration de la Banque du Peuple, les plus clairs en terme de théorie économique.

C’est en effet cette question économique qu’il s’agit d’étudier, car si le libertarianisme de gauche et le proudhonisme partagent effectivement un anarchisme politique relativement similaire, la question économique mutuelliste est interprétée de façons différentes : les différences idéologiques ont pour résultat une confiance divergente dans le marché.

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La nature de l’exploitation capitaliste

La première divergence réside dans une opposition sur la nature de l’exploitation capitaliste. Tucker se prononce en faveur de la théorie marxiste qui fonde l’aliénation salariale sur une soustraction au travailleur d’une partie du produit de son travail personnel ; incidemment, Tucker rend à la théorie marxiste de la plus-value son individualisme.

Proudhon, à l’inverse, fait de l’aubaine capitaliste un vol qui s’exerce sur le produit de la « force collective », force issue de l’agglomération des forces de travail individuelles et qui crée une richesse supplémentaire, n’existant que par le travail collectif. La survaleur n’est donc pas la spoliation de l’individu mais de tous les travailleurs de l’atelier ; la survaleur appartient à tous ceux qui ont contribué à la créer et elle est théoriquement indivisible.

Il y’a donc un rapport individualiste à l’exploitation, et un autre, se rapprochant d’un collectivisme.

Les rendements d’échelle

Une seconde opposition majeure émerge dès lors, concernant les rendements d’échelle. Tandis que pour Proudhon la Force Collective est démultipliée par l’association et l’organisation des travailleurs, la « collectivisation » des forces individuelles –ce qui implique donc des rendements d’échelles croissants-, Carson défend l’idée que plus une compagnie croît en taille, moins elle fait de profits ; ceci, du fait des dépenses administratives, etc…

Pour Carson, ainsi, les rendements d’échelle sont décroissants. Cela a pour résultat que Proudhon, dans le Système des contradictions économiques, perçoit la formation de monopoles sur le marché comme le résultat naturel de la libre concurrence (qu’il critique) sur le libre marché. Carson, de façon inverse, et à l’image des libertariens, qualifie le système économique présent de « corporatiste » ; à ses yeux, les monopoles sont le résultat des manipulations étatiques sur le marché qui favorise la concentration de capital et de pouvoir économique par le biais du « corporate welfare », des dépenses publiques en matière d’infrastructure, de transport, d’énergie, et par le maintien de politiques protectionnistes. L’Etat favorise le maintien de monopoles ou d’oligopoles économiquement inefficients qui ainsi n’existeraient pas vraiment dans un marché véritablement libre, sans influence étatique ; en lieu et place se produirait un phénomène de décentralisation économique et politique.

La généalogie de l’Etat et du capitalisme

Le troisième désaccord qui apparaît en résultat est un désaccord sur l’origine de l’état et du capitalisme. Tandis que Proudhon explique l’Etat par la spoliation du pouvoir par l’exploitation des forces collectives par des individus opportunistes (le capitalisme, émergeant de « l’anarchie économique », crée l’Etat), les libertariens de gauche tels que Carson voient l’exploitation capitaliste comme un résultat de l’Etat (qui, outre sa protection du corporatisme, est également le premier défenseur de la propriété privée – là où Proudhon oppose propriété et état).

Ces deux visions de deux tendances du mutuellisme aboutissent à deux conceptions radicalement contradictoires du marché, le libertarianisme de gauche y plaçant une confiance que le proudhonisme n’a pas.

Le « Freed market » (« marché libéré ») contre le « marché républicanisé », « socialisé »

Cette divergence de confiance dans le marché a pour résultat deux politiques contraires vis-à-vis du marché. Tandis que, à la suite de Benjamin Tucker, le « left libertarianism » revendique la « libération » du marché, le mutuellisme proudhonien entend en diminuer les effets néfastes.

C’est ainsi que, tout en s’opposant au communisme qui entend abolir le marché, Proudhon souhaite réduire les effets destructeurs de la concurrence, par la coopération et la couverture mutuelle des producteurs. Difficilement acceptable pour le left-libertarianism, Proudhon propose, dans les défenses de son projet de Banque du Peuple, ce qui pourrait être assimilable à des « trusts » d’associations ouvrières de production et de consommation, se soutenant mutuellement, et organisées par et gravitant autour de banques mutuelles, lieux de négociation et de direction de l’économie.

***

Les divergences entre les deux courants ne sont pas fondamentalement insurmontables, mais elles révèlent une culture politique très différente d’un mouvement à l’autre en regard au concept de libre marché et d’individualisme ; divergences dont la prise en compte est nécessaire pour appréhender les théories mutuellistes.

Bibliographie :

DAMIEN, Robert, « Présentation » de Qu’est ce que la Propriété ?, Librairie Générale Française, 6ème édition, Paris, 2016

PROUDHON, Pierre-Joseph, Qu’est-ce que la Propriété ?, Paris, 1840

PROUDHON, Pierre-Joseph, Système des Contradictions Economiques, Paris, 1847

PROUDHON, Pierre-Joseph, Déclaration de la Banque du Peuple, Paris, 1849

PROUDHON, Pierre-Joseph, De la Justice dans la Révolution et dans l’Eglise, Paris, 1858

CARSON, Kevin, The Homebrew Industrial Revolution, a low overhead manifesto, Booksurge, 2010

CARSON, Kevin, Studies in Mutualist Political Economy, 2004

GREENE, William, Mutual Banking, Gordon Press, New York, 1974

TUCKER, Benjamin, Individual Liberty, New York, 1926

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