Le « Mouvement Quanzhou » (1927-1934)

Le « Mouvement Quanzhou » : Le mouvement anarchiste d’autodéfense rurale et les écoles populaires dans le Fujian

 

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Carte de la Province du Fujian
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Carte de la préfecture de Quanzhou. La ville de Jinjiang est le cœur du mouvement anarchiste de Quanzhou.

Le « Mouvement Quanzhou » est le projet le plus important entreprit par les anarchistes d’Asie dans les années 1920, prenant place dans la province du Fujian, et regroupant un nombre important de militants provenant d’horizons divers ; comptant non seulement des participants chinois, mais également coréens, taïwanais et japonais. Malgré l’importance du mouvement, les sources traitant du sujet restent difficilement accessible, existant principalement en langue chinoise et coréenne.

 

Après que les deux grands lieux de l’anarchisme chinois des années 1910 jusqu’à la première moitié des années 20, Canton (Guangzhou, dans le Guangdong) et Shanghaï, aient été mis à mal en 1927 par la purge anticommuniste de Chiang Kaï Chek (La répression touchant plusieurs militants anarchistes), Quanzhou devint, de 1927 à 1934, un lieu de refuge pour beaucoup de militants libertaires chinois et étrangers.

Cette relative sécurité avait été rendue notamment possible par le contrôle exercé par l’anarchiste Qin Wangshan dans les provinces rurales de Quanzhou ; Wangshan étant par ailleurs épaulé par un officier du Kuomintang (KMT), Xu Zhuoran, sympathisant avec les thèses anarchistes.

Le Fujian devint ainsi pendant sept années un lieu privilégié d’expérimentations, dont le « mouvement Quanzhou ».

 

Le mouvement d’autodéfense (1927-1928)

 

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Xu Zhuoran (1885-1930). Officier ayant participé à la révolution de 1911, il collabore avec Qin Wangshan pour combattre le trafic d’opium dans le Quanzhou ; il se charge ensuite de procurer des armes aux milices du mouvement d’autodéfense anarchiste. Appartenant à l’aile gauche du KMT, il se montre très critique envers Chiang Kaï Chek, et meurt assassiné en 1930.

 

Le mouvement se situe au carrefour de plusieurs évènements qui définissent son action. Prenant lieu durant les purges au sein du KMT, avec le début des affrontements entre communistes et nationalistes, et ayant pour toile de fond l’échec apparent du courant anarcho-syndicaliste « Shifuiste » (Shifu zhuyi, « pensée Liu Shifu ») de Canton, les anarchistes sont attirés par l’idée d’entreprendre la révolution armée.

Pour ce faire, l’objectif initial du mouvement est de mettre sur pied des milices populaires (mintuan) destinées à défendre les communautés paysannes contre les attaques de bandits (et, ultérieurement, les infiltrations des groupes communistes), ceci officiellement sous la bannière du Kuomintang. Mais il s’agit également de mettre à profit ce projet pour former de nouveaux cadres au mouvement anarchiste, qui seraient aptes à organiser des unités de milice et de guérilla.

Ce projet tire son inspiration d’une variété de sources : outre que les anarchistes du « groupe de Paris » (Li Shizeng, Zhang Renjiée, Wu Zhihui…) étaient favorables à la formation de milices pour remplacer les armées professionnelles, les anarchistes de Quanzhou prennent exemple également du « Mouvement des villages autonomes » de 1924. Organisés par Chen Weiguang et Yi Jeonggyu (ce dernier participant également à l’organisation du projet de milices à  Quanzhou, comme nous le verrons plus tard), les villages autonomes étaient basés sur la théorie anarcho-communiste, avec la possession et la mise en culture collective de la terre ainsi que la distribution égalitaire des ressources.

Pour l’historienne Götelind Müller,  le mouvement Quanzhou aurait même pu tirer son inspiration du modèle de la Makhnovchina ukrainienne.

 

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Qin Wangshan (1891-1970). Initiateur du mouvement Quanzhou, il va demander de l’aide à de nombreux militants coréens, japonais et taïwanais ; il se charge également en partie du financement du mouvement, en promettant d’obtenir des dons de la part de chinois à l’étranger. Ceci s’explique par le fait que, Quanzhou étant un lieu d’émigration important, de nombreux chinois à l’outre-mer sont originaires de la région. Les communautés à l’étranger feront par exemple de nombreux dons à la ville de Jinjiang dans les années 80-90.

 

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Liang Longguang (1907-2010) dans les années 60. Lui et Yi Jeonggyu participent à la grève générale de Shanghaï de Mars 1927 avant de partir pour le Fujian.

Les principaux responsables du « Mouvement pour les communautés rurales autodéfendues » dans le Quanzhou sont, outre les chinois Qin Wangshan et Liang Longguang, les deux frères coréens  Yi Eulgyu et Yi Jeonggyu.

 

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Yi Eulgyu (1894-1972). Après sa participation au mouvement Quanzhou, il participe à l‘Association du Peuple Coréen en Mandchourie (Connue parfois sous le nom de « Commune du Sinminbu »)

Après le lancement du mouvement début 1927, Qin Wangshan va à Shanghaï solliciter l’aide de Liang Longguang et de Yi Jeonggyu  pour organiser le projet. Yi et Liang partent ainsi en Juin 1927 rejoindre Qin à Quanzhou.

 

Une « agence pour l’organisation et l’entraînement des milices populaires dans les contés de Quanzhou et de Yongchun » est créée et basée dans la ville de Jinjiang. Yi Jeonggyu est nommé secrétaire général de cette dernière.

D’autres coréens sont sollicités, à l’exemple de Yu Seo, Jeong Hwaam, Yi Gihwan et Yu Jicheong ; ces derniers se chargent directement de l’éducation et de l’entraînement des miliciens ; Yu Seo est aussi, semble-t-il, chargé de former des cadres et des propagandistes pour le mouvement anarchiste. On peut compter également les japonais Isawa Sakutaro et Akagawa Haruki.

L’agence affirme comme étant ses objectifs la réalisation pour les travailleurs « La liberté et l’autonomie, la coopération dans le travail et dans la défense (de la communauté) » ; la « libre organisation » des paysans est encouragée.

 

Les milices en Chine durant la décennie de Nankin (1927-1937)

 

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Milice rurale en Chine vers la fin des années 30

 

 

L’idée d’organiser la paysannerie en milices locales n’est pas à l’époque du mouvement Quanzhou une idée nouvelle ; les anarchistes s’inscrivent ainsi dans une pratique très répandue et appliquée, autant par les nationalistes du KMT que par les communistes ou les seigneurs de guerre, faisant appel à des écoles d’arts martiaux pour former au sein de la population des groupes paramilitaires capables autant d’assurer le maintien de l’ordre que de capturer des localités aux mains de factions rivales ou de mener une guérilla.

Le KMT entend ainsi, en mettant en avant la pratique des arts martiaux, développer la santé publique et la forme physique des citoyens, construire un sens de nationalisme, et, évidemment, militariser la population dans un cadre de guerre civile.

Les milices reçoivent un entraînement rudimentaire et un armement bon marché, le plus souvent composé de lances ou de dadaos.

 

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Milice des années 1930, armée de fusils et de dadaos

Composée de paysans pauvres, les milices ont rarement accès aux armes à feux et aux munitions en abondance.

Si ces groupes sont généralement donnés pour exemple du processus de militarisation de la société chinoise des années 1930 ainsi que le « monopole de la violence » exercé par l’Etat, il existe également en divers endroits des sociétés autonomes, à l’exemple de la « Société de la lance rouge » (Hongqiang Hui) ou de la « Société des Dadaos » (Dadao Hui), des associations composées de petits propriétaires et de fermiers, coopérant pour défendre leur communauté non seulement contre le banditisme ou les seigneurs de guerre mais également contre les collecteurs d’impôts et les représentants de l’Etat de façon générale.

C’est peut-être dans cette deuxième catégorie que le mouvement Quanzhou peut être rangé ; quand bien même il se range du côté de l’aile gauche du Kuomintang, il observe ainsi une grande autonomie.

 

Le mouvement Quanzhou et la Ligue Anarchiste Orientale (LAO)

 

Plusieurs des participants au mouvement souhaitent affirmer concrètement la solidarité des anarchistes asiatiques entre eux.

Dès 1926, Yu Seo et Yi Jeonggyu affirment dans des articles du journal Minzhong l’importance de réaliser en pratique l’internationalisme du mouvement anarchiste en Asie. Yu Seo, percevant la libération des peuples colonisés comme une première étape vers l’anarchisme, il met en garde contre la vague nationaliste qui semble se produire en Inde ou en Indochine et qui selon lui ne souhaite que remplacer un état colonial répressif par un état indépendant tout aussi autoritaire.

 

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Iwasa Sakutaro (1879-1967)

 

En 1927, Iwasa Sakutaro, qui participe au mouvement Quanzhou, établit à son tour un plan pour une « Grande alliance des anarchistes de l’Asie de l’Est », qui permettrait théoriquement de joindre les forces des anarchistes asiatiques contre l’impérialisme et le nationalisme.

L’appel d’Iwasa, de Yu et de Yi a apparemment eu une réponse : en Septembre 1927, 60 délégués, venant de Chine, de Taïwan, du Japon, de Corée, des Philippines, du Vietnam et de l’Inde, représentant leurs pays respectifs, se réunissent à Nanjing pour fonder la « Ligue Anarchiste Orientale ». Cette réussite ne survivra pas, néanmoins, à la guerre de quinze ans (1931-1945).

L’échec du projet d’autodéfense et la continuité du mouvement (1928-1934)

 

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Yi Eulgyu (à gauche) et son frère, Yi Jeonggyu (1897-1984)

 

Une dizaine de mois après la fondation de l’agence, un raid de bandits est mené à Quanzhou, auquel les milices ne semblent pas pouvoir opposer une résistance suffisante. Outre cet échec, le manque de financements et l’hostilité du Kuomintang à cette expérience menée de façon autonome freinent la réalisation du projet. L’arrestation en Octobre 1928 de Yi Jeonggyu par la police japonaise met un terme à définitif à la partie militaire du projet.

Malgré cela, l’occupation anarchiste de la zone se poursuit, et l’agence chargée de l’entraînement des milices laisse place à deux écoles populaires, à des groupes de propagandistes et des formations de syndicats à Quanzhou.

 

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Salle de classe des écoles populaires à Quanzhou

Les deux écoles (la « liming gaozhong » et la « pingmin zhongxue ») correspondent à l’idée très répandue au sein du mouvement libertaire chinois que l’éducation du peuple est une étape préliminaire fondamentale à la réalisation de l’anarchisme – idée que l’on peut comparer à l’idéal confucianiste de l’importance de la liaison de la pensée et de l’action, ainsi que du « tutelage du peuple » souhaité par Sun Yat Sen, fondateur du Kuomintang-.

Ainsi l’objectif affiché des deux écoles est d’inculquer une « éducation révolutionnaire, scientifique, socialisante, artistique » et en lien avec le monde du travail, le champs d’application des connaissances acquises.

Un système est mis en place faisant en sorte que les repas et les travaux soient collectifs, mettant à égalité enseignants, étudiants et travailleurs.

Le corps enseignant est en majorité composé d’anarchistes, et compte de nombreux étrangers : sont ainsi professeurs à Quanzhou les coréens Yu Jamyeong, Yu Seo, Heo Yeolchu, Jang Sumin, Kim Gyuseon ou Sim Yongcheol, les taïwanais Cai Xiaoqian et Zheng Yingbai, ou encore le japonais Yatabe Yuji.

Les cours comprennent l’histoire des mouvements sociaux en occident, des exposés critiques du communisme, l’enseignement des « nouvelles théories économiques » et « politiques », des analyses du féodalisme et du capitalisme, des introductions à la sociologie et des cours d’Esperanto.

 

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Ba Jin (1904-2005)

L’écrivain anarchiste Ba Jin, de passage à Quanzhou en 1930, 1932 et 1933, dit être impressionné par l’organisation des écoles.

 

Une série de troubles dans le Fujian mènent néanmoins à l’arrêt des activités anarchistes à Quanzhou ; après avoir en 1934 dispersé, au cour de la cinquième campagne d’encerclement, le soviet du Jiangxi-Fujian de Mao Zedong, puis écrasé le « Gouvernement Populaire du Fujian » insurgé, le Kuomintang renforce considérablement son contrôle sur la région. Prétextant de la tenue dans les écoles populaires de Quanzhou d’une pièce de théâtre ayant pour sujet la lutte de classe, les nationalistes font fermer les établissements anarchistes.

 

Epilogue

Le « Mouvement Quanzhou » est, avec l’Association du Peuple Coréen en Mandchourie, le dernier grand projet anarchiste en Asie. La politique chinoise va se polariser ensuite principalement entre réactionnaires favorables au Kuomintang et communistes autoritaires, partisans de Mao. Après la fin de la seconde guerre mondiale, le mouvement anarchiste tentera de se reconstruire en Corée et au Japon, mais en Chine celui-ci restera complètement dispersé.

 

Bibliographie :

-FAIRBANK, John King, La Grande Révolution Chinoise (1800-1989), Flammarion, 1989

-DIRLIK, Arif, Anarchism in the Chinese Revolution, University of California Press, 1991

-HIRSCH, Steven, VAN DER WALT, Lucien, Anarchism and Syndicalism in the Colonial and Postcolonial World, 1870-1940 : The Praxis of National Liberation, Internationalism and Social Revolution, BRILL, 2010

-HWANG, Dongyoun, Anarchism in Korea : Independance, Transnationalism and the Question of national development (1919-1984), State University of New York Press, 2016

-MULLER, Götelind, China, Kropotkin, und der Anarchismus. Eine Kulturbewegung im China des frühen 20. Jahrunderts unter dem Einfluss des Westens and Japanischer Vorbilder, Freiburger Fernöstliche Forschungen, 2001

-McCORD, Edward, Militia and Local Militarization in Late Qing and early republican China : The case of Hunan, University of Florida Press, 1988

 

Sites :

A Social and Visual History of the Dadao : The Chinese « Military Big Saber », Chinesemartialstudies.com, consulté le 19 Août 2019 :

A Social and Visual History of the Dadao: The Chinese “Military Big-Saber.”

 

Through a lens darkly(8) : Butterfly swords, Dadaos, and the local militias of Guangdong, 1840 vs 1940, Chinesemartialstudies.com, consulté le 19 Août 2019 :

Through a Lens Darkly (8): Butterfly Swords, Dadaos and the Local Militias of Guangdong, 1840 vs. 1940.

 

陈思和谈梁披云:21岁的民国高中校长与理想主义前辈, thepaper.cn, consulté le 19 Août 2019 :

https://m.thepaper.cn/newsDetail_forward_1411571

 

黎明缘起丨黎明高级中学(1929—1934)(Dawn from the dawn of high school (1929 – 1934) ), qzwb.com, consulté le 19 Août 2019 :

http://www.qzwb.com/spec/content/2017-03/29/content_5568128.htm

 

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