La Première Internationale : Du Mutuellisme au Collectivisme – Proudhon et le Mutuellisme, Partie 16

Les mutuellistes dans la première Internationale

 

Fondation et objectifs initiaux de l’AIT

Après qu’ouvriers français et anglais aient prit contact par le biais de la commission française envoyée à Londres en 1863, l’idée de création d’une organisation internationale des travailleurs est envisagée.

C’est le 28 Septembre 1864 que ce projet se retrouve concrétisé, avec la fondation de l’Association Internationale des Travailleurs (AIT) au meeting de St Martin’s Hall à Londres. Sont présents au meeting des owenites et trade unionists anglais, des mutuellistes français, des républicains italiens et des lassaliens allemands. Karl Marx y prend également part.

Un conseil général de 21 membres et créé et siège à Londres ; un comité visant à la rédaction d’un programme et d’une constitution est formé. Karl Marx se charge seul de la composition du programme.

L’objectif de l’association est, selon la formule de Marx, de « réaliser la fraternité universelle des travailleurs », en permettant la mise en contact à l’échelle transnationale des membres et des délégués des mouvements ouvriers des différents pays où l’internationale est présente, rendant possible la mise en œuvre de mécaniques de solidarité à grande échelle et à longue distance, par le biais de prêts pour la fondation de journaux, l’organisation de conférences ou encore le soutien de caisses de grève. L’organisation s’adresse ainsi en priorité aux travailleurs ; les mutuellistes français se revendiquent par ailleurs d’une tendance clairement ouvriériste, s’opposant à ce que l’AIT puisse accepter dans ses rangs des représentants de la bourgeoisie. Les socialistes anglais et allemands rejettent néanmoins cette position.

Aux yeux de l’historien Nicolas Delalande, l’AIT préfigure les mouvements altermondialistes par son internationalisme politique et économique en concurrence avec le modèle capitaliste.

Très influentes au sein de l’AIT, les organisations anglaises sont motivées également par l’harmonisation des conditions de travail à l’échelle européenne, ceci pour freiner l’importation de main d’œuvre par le patronat anglais, tactique employée pour mettre sous pression les travailleurs nationaux. Il s’agit alors, pour les trade unionists anglais, de soutenir les travailleurs du continent dans leurs luttes sociales pour qu’ils puissent améliorer leurs conditions d’existence, freinant l’importation de main d’œuvre et diminuant également la concurrence entre les travailleurs des différents pays d’Europe et du monde.

Les unions de travailleurs anglaises sont très sollicitées dans un premier temps pour soutenir économiquement les luttes sociales sur le continent, d’autant plus que ces organisations disposent de fonds importants tandis que les travailleurs anglais sont plus aisés. Les remboursements tardifs voire inexistants des prêts mènent néanmoins à partir de 1869 à un tarissement de cet aide, les travailleurs anglais devenant hostile à l’idée de donner une aide sans contrepartie.

 

L’influence mutuelliste dans les débuts de l’AIT (1864-1868)

Résultat de recherche d'images pour "Tolain"
Henri Tolain (1828-1897)

De nombreux militants de l’AIT montrent de l’espoir dans l’organisation du crédit « gratuit et réciproque », idée défendue par Proudhon. Il y’a en effet la volonté, avant même la fondation de l’internationale, de mettre en circulation le capital ouvrier par delà les frontières et ce de façon horizontale, mettant en relation caisses ouvrières, sociétés de résistance, coopératives de production et de consommation.

Les premiers congrès de l’AIT sont dominés par les proudhoniens de la commission parisienne de l’association.

Le congrès de Genève (1866) est le premier congrès à être convoqué ; les mutuellistes y dirigent les discussions. Le congrès déclare la nécessité pour les travailleurs de se porter une aide mutuelle pour la défense des salaires, tout en prenant en compte un « but plus élevé », celui de la suppression du salariat.

Les mutuellistes, derrière Tolain et Ernest Fribourg, se montrent méfiants à l’égard des grèves, même s’ils en reconnaissent la nécessité. Pierre Coullery, par exemple, affirme que l’argent dédié aux caisses de grève serait mieux utilisé s’il servait à la fondation de coopératives ouvrières. Les mutuellistes se révèlent également opposés au travail des femmes.

Le Congrès de Lausanne (1867) est à son tour dominé par les proudhoniens. Ceux-ci évoluent dans leurs positions ; dans le contexte de la grève des bronziers de 1867, Tolain lui-même en vient à qualifier « la grève pour défendre ses droits » comme une « guerre sainte ». Ce revirement en vient même à surprendre Marx, qui note le passage des mutuellistes parisiens d’une relative froideur à l’égard des sociétés de résistance à leur « défense fanatique ».

 

La répression de la branche française de l’AIT

Le gouvernement français voit d’un mauvais œil le développement d’une AIT qu’il a pourtant contribué à créer. De nombreux mythes et fantasmes entourent l’AIT, que l’on imagine toute puissante, dotée de fonds quasi illimités et responsables de l’épidémie de grève qui sévie depuis la fin des années 1860. Si, dans les faits, l’AIT manque de fonds, s’endette, est désorganisée et se contente de soutenir les grèves sans les préparer, ses militants de base tout autant que les services de polices affectés à sa surveillance sont persuadés de sa force d’action. En Février 1868, les internationaux français sont sujets à des poursuites judiciaires et démissionnent. Ils sont remplacés par une deuxième commission, dont font notamment membre Eugène Varlin et Benoît Malon.

 

Benoît Malon (1841-1893) en 1867

Eugène Varlin Anarchisme

Eugène Varlin. Il s’oppose tôt à Tolain sur les questions du travail de la femme et se montre favorable à l’instruction publique. Entendant « dépasser » les limites du mutuellisme, il est représentatif du processus qui va pousser de nombreux mutuellistes à faire évoluer leurs positions vers le collectivisme libertaire.

Cette deuxième commission est à son tour poursuivie par la Justice, et ne peut donc pas assister au congrès de Bruxelles de 1868.

 

La transition du mutuellisme au collectivisme (1868-1872)

Bakounine et Charles Perron au congrès de Bâle (1869)

1868 est l’année qui marque l’adhésion de Bakounine à la section Suisse de l’AIT.

Il a une influence importante sur les mutuellistes Suisses et Belges, et se revendique « collectiviste », à la fois en contradiction avec les communistes autoritaires, tels que Marx ou les Lassalliens, et les mutuellistes « étroits » comme Tolain, Coullery, Fribourg, ou Chemalé.

Les collectivistes se démarquent, dans un premier temps, dans les congrès, vis-à-vis des mutuellistes, sur la question de la propriété du sol : tandis que les proudhoniens acceptent que la terre puisse être achetée et vendue dans les limites de la possession, les collectivistes affirment que la terre, n’étant le résultat d’aucun travail, ne peut être appropriée et appartient à tous. Son exploitation est dès lors préférable de façon collective et sa distribution est l’affaire de la collectivité. La question de l’héritage est un second point de démarcation, les collectivistes s’y opposant. Ultérieurement, les anarcho-collectivistes se prononceront contre le marché, au profit d’une doctrine distributiviste.

Les divergences entre les deux tendances ne sont néanmoins pas, à cette époque, clairement définies. Ainsi, certains délégués, tout en se prononçant en faveur de la propriété collective du sol, continuent à se revendiquer du mutuellisme – les théories de Proudhon pouvant par ailleurs dans une certaine mesure justifier ce collectivisme du sol -.

A l’inverse, plusieurs collectivistes, tels que le Belge César de Paepe, se prononcent pour des positions plus modérées. De Paepe insiste sur le fait que l’exploitation individuelle du sol est un droit autant que son exploitation collective, tant que la terre reste sujette à distribution. Egalement, il estime que « la possibilité pour le père de famille de transmettre son avoir à ses enfants peut être un stimulant pour le travail et un préservatif contre le gaspillage », et que « dans un milieu où la société donne à chacun les instruments de travail, l’héritage individuel ne peut porter atteinte à l‘égalité des moyens de développement physiques et intellectuels ».

Le congrès de Bâle de 1869 confirme le recul des idées proudhoniennes et la grande popularité des thèses Bakouninistes. Outre le ralliement des mutuellistes au collectivisme, la Commune de Paris, à laquelle participent plusieurs internationaux français tels que Varlin, affaiblit encore plus les proudhoniens. Henri Tolain, jusqu’alors chef de file du mutuellisme « étroit », perd de son influence, tout particulièrement après avoir désavoué la Commune. Il devient par la suite un politicien républicain, favorable au syndicalisme. Le mutuellisme ne se maintient qu’en Espagne avec des théoriciens comme Francesco Pi Y Margall.

Le congrès de la Haye de 1872 est le cinquième et dernier congrès de l’AIT, qui se scinde ensuite en deux avec l’expulsion de Bakounine et de James Guillaume par les communistes. Les collectivistes fondent en Septembre 1872 la Fédération Jurassienne, pendant anti-autoritaire d’une AIT désormais majoritairement favorable à Marx.

Logo de la Fédération Jurassienne

Après avoir déplacé le conseil général à New York pour échapper à l’influence des Bakouninistes, l’AIT s’éteint lentement.

La fédération jurassienne va perdurer jusqu’en 1880, avant de se diviser du fait de divergences idéologiques entre collectivistes et anarcho-communistes, et entre partisans et opposants à la propagande par le fait.

Bibliographie :

DROZ, Jacques, Histoire Générale du Socialisme, Presses Universitaires de France, Paris, 1972

DELALANDE, Nicolas, La Lutte et l’Entraide : l’Age des solidarités ouvrières, Seuil, Paris, 2019

GUILLAUME, James, L’Internationale : documents et souvenirs (1864-1878), Société Nouvelle de librairie et d’édition, Paris, 1905-1910

< Du Principe Fédératif – Proudhon et le Mutuellisme, Partie 15
La postérité Outre-Atlantique du Mutuellisme – Proudhon et le Mutuellisme, Partie 17 >

2 commentaires sur “La Première Internationale : Du Mutuellisme au Collectivisme – Proudhon et le Mutuellisme, Partie 16

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s