Commentaire : De la Justice dans la Révolution et dans l’Eglise, II – Proudhon et le Mutuellisme, Partie 9

Justice, Liberté et Idée du progrès : « La Justice est humaine, rien qu’humaine »

La Liberté. Jeanne-Louise Vallain, dite NANINE (1767 - 1815) Musée de la Révolution française, Vizille

Allégorie de la Liberté par Jeanne-Louise Vallain (1767-1815)

La Justice comme principe naturel

La conception fondamentale autour de laquelle Proudhon compte juger « l’Eglise » et « la Révolution » est la notion de Justice, qu’il définit dans la première partie de son ouvrage.

Rejetant ce qu’il nomme le « scepticisme moral », le philosophe estime que « la justice est une réalité universelle, qui se manifeste dans la nature », et dont les lois se découvrent tout comme celles qui régissent la physique ou l’astronomie.

L’homme serait porté assez naturellement à la bonté envers son semblable, en ayant la faculté de ressentir sa propre dignité, comme tout être vivant à différents degrés, et pouvant ensuite ressentir le reflet de cette dignité chez autrui. De cela, Proudhon pose la définition de la Justice comme le Principe de Réciprocité.

Reconnaissant que la société présente ne semble pas appliquer le principe de réciprocité dans son ensemble, Proudhon avance l’idée selon laquelle l’application concrète de la Justice est perfectible ; un tâtonnement serait nécessaire, à travers le contact social, révélateur des principes naturels de la Justice, tâtonnement analysé ensuite grâce au développement de la connaissance. Ce processus mènerait lentement la société vers la réalisation du principe de réciprocité dans la société.

Le sentiment de la Justice, lui, reste immuable dans l’homme ; ce qui ne l’empêche pas de commettre le mal par erreur de jugement. Ceci concédé, Proudhon voit dans le groupe une augmentation de la dignité individuelle, puisque ce processus de découverte des lois de la Justice ne se fait que par la mise en relation des individus entre eux.

La Liberté

La réciprocité, principe de la Justice, a pour résultat logique l’affirmation de la liberté de chacun par rapport aux autres.

« Si je ne prononce moi-même que telle chose est juste, c’est en vain que le prince ou le prêtre m’en affirmeront la justice, et m’ordonneront de le faire : elle reste injuste et immorale, et le pouvoir qui prétend m’obliger est tyrannique, infâme.

Et réciproquement, si je ne prononce dans mon for intérieur que telle chose est injuste, c’est en vain que le prince et le prêtre prétendront me la défendre : elle reste juste et morale, et l’autorité qui me l’interdit est illégitime et odieuse »

« Tel est le droit humain, ayant pour maxime la LIBERTE »

Proudhon revendique une vision individualiste dans laquelle le crime est donc défini comme l’exercice d’une tyrannie par un individu ou un groupe d’individus sur un autre. Cela a des conséquences sur la conception proudhonienne du droit, ce que nous verrons plus tard.

Le libre-arbitre

Qu’est ce que la Liberté ?

Pour répondre à cette question, Proudhon affirme tout d’abord le libre-arbitre de l’individu, en y opposant le fatalisme religieux. Il se montre par ailleurs hostile au déterminisme : « Qu’est ce que le déterminisme ? Une idée brutale, qui (…) place dans les choses le principe de nos déterminations, et fait ainsi de l’être pensant le bilboquet de la matière. Cela ne mérite même pas l’honneur d’une mention philosophique »

Pour expliquer son interprétation du libre arbitre, le philosophe bisontin fait le choix d’un compatibilisme, où l’Être serait divisé en « deux séries ascendantes, parallèles » :

1)La série donnée par l’organisme, qui est le déterminisme physique et biologique de l’Être ;

2)La série donnée par le mouvement de l’Esprit, le libre arbitre ( ou « franc-arbitre »), l’autonomie, l’esprit de révolte face à la tyrannie des hommes et des choses ; mouvement spontané qui est un primitif appel à la réalisation de la Liberté.

Ces deux séries s’opposent tout en restant liées intimement.

Le progrès : « mouvement profond de la Liberté et de la Justice »

A cette conception du libre-arbitre comme l’appel révolté à la liberté quand l’homme se voit opposé une autorité, Proudhon ajoute une définition complémentaire, celle de la notion de « Liberté » elle-même :

Elle est la puissance d’action, qui se manifeste et croît au fur et à mesure que l’homme se débarrasse des obstacles qui l’entravent.

La liberté est ainsi la force motrice de l’être humain, la fonction en perpétuel travail qui a pour direction consciente ou inconsciente la réalisation de la Justice.

Ainsi, ce que l’auteur émet comme hypothèse est que l’être humain s’affranchit de son déterminisme individuel et environnemental par le développement de ses forces.

Ce développement se fait par le biais de la croissance de deux forces principales :

  • La Force Collective, développement des forces de travail de l’homme ;
  • La Raison Collective, développement de sa science.

A celles-ci peut-être rajoutée une troisième force, la force Commutative, qui est la capacité de créer une association des individus fonctionnelle par l’affirmation de conventions communes (telles que, par exemple, la monnaie) ; elle est la force permettant l’existence de contrats et la réciprocité dans l’échange.

Toutes ces forces naissent et se multiplient par l’agglomération et la coopération des forces et raisons individuelles. Le principe de raison collective est l’extension à la science du concept de force collective que Proudhon avait déjà dégagé dans Qu’est ce que la Propriété ? : le gain de chacun est démultiplié à chaque fois que de nouvelles forces sont ajoutées au groupe.

Cette interprétation de la Liberté permet de dégager une hypothèse sur la réalisation du progrès : la Liberté, affranchissement de l’homme par la science et le travail, le perfectionnement de la société et son équilibre par la réciprocité, en arrive par son extension à se confondre avec le principe de Justice lui-même.

Proudhon propose donc une téléologie dans laquelle la société et les individus, par le développement collectif de leurs capacités de travail et d’analyse, échappent au fatalisme et au déterminisme primaire auxquels ils étaient soumis, et initient la marche vers l’affranchissement de l’humanité par la Liberté et la Justice.

< De la Justice dans la Révolution et dans l’Eglise : Introduction – Proudhon et le Mutuellisme, Partie 8
De la Justice dans la Révolution et dans l’Eglise : l’Etat ou l’Anarchie – Proudhon et le Mutuellisme, Partie 10 >

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