Les anarchistes dans la révolution cantonale espagnole (1873-1874)

La révolution cantonale fut une rébellion ayant eu lieu sous la 1ère république espagnole (11 Février 1873-29 Décembre 1874). Ce soulèvement fut une opposition aux tendances unitaires (C’est-à-dire « centralistes ») et libérales du gouvernement républicain ; les cantonalistes étant favorables à une république décentralisée, fondée sur la libre fédération des communes et des cantons. En général, les fédéralistes mirent en avant des propositions de réformes sociales ; sans pour autant être partisans du socialisme. Cela n’empêcha pas les socialistes et les anarchistes de participer au soulèvement et en certains endroits, de l’influer.

I/Le Contexte historique

Isabelle II (1830-1904)

C’est à partir du règne d’Isabelle II (de 1833 à 1868) que l’Espagne commença à sombrer dans une période de forte instabilité politique.
L’accession au trône d’Isabelle II grâce à la « pragmatique sanction » de Ferdinand VII en 1830 (permettant l’abolition de la loi salique, qui jusque là empêchait les femmes d’hériter du trône d’Espagne) fut ainsi l’élément déclencheur d’une querelle de succession opposants « Isabellistes » (partisans de la reine, à tendance centraliste et libérale) aux « Carlistes » (Partisans de l’ultra-conservateur Charles V, qui était supposé hériter de la couronne).

Les carlistes gagnèrent beaucoup de popularité du fait de leur opposition au libéralisme.
La querelle dégénéra très vite en guerre civile, avec la Ière guerre carliste de 1833 à 1840, puis la seconde guerre carliste de 1846 à 1849, lorsque Charles V « abdiqua » en faveur de son fils, devenu Charles VI.

Charles V (1788-1855)

Le règne d’Isabelle se termina en 1868 avec la révolution Septembrienne, durant laquelle plusieurs généraux monarchistes se soulevèrent (tels que Joan Prim ou Francisco Serrano) et dénoncèrent l’état dans lequel l’Espagne avait été plongé.

Francisco Serrano (1810-1885)

Un gouvernement provisoire fut instauré et Serrano nommé régent dans l’attente d’un nouveau roi. Plusieurs candidatures furent évaluées. Celle de Léopold de Hohenzollern-Sigmaringen en 1870 fut à l’origine de la guerre Franco-prussienne. Ce fut finalement Amédée 1er de Savoie qui fut élu nouveau roi d’Espagne le 4 Décembre 1870.

Le règne d’Amédée fut difficile, il dut faire face à la guerre indépendantiste cubaine, à plusieurs insurrections républicaines, ainsi qu’à partir de 1872, la troisième guerre carliste, menée dans le nord de l’Espagne par Charles VII. Amédée 1er échappa à plusieurs tentatives d’assassinats.
Excédé, il abdiqua le 11 Février 1873.

II/La première république espagnole

Après l’abdication d’Amédée, les cortès espagnols (des assemblées existant depuis le moyen-âge, supposées représenter les provinces auprès du pouvoir royal) se réunirent pour former une assemblée nationale et prirent la décision de proclamer la république.

Estanislao Figueras (1819-1882)

Estanislao Figueras fut élu « président du pouvoir executif ». Des dissensions naquirent très vites entre les républicains « unitaires », c’est-à-dire centralistes, et les républicains fédéralistes, voulant une république organisée de la « périphérie vers le centre ».
L’immobilisme imposé par la division du camps républicain mena Figueras à démissionner ; il fut remplacé le 11 Juin par Francisco Pi y Margall.

Francisco Pi y Margall (1824-1901). Il fut le principal traducteur des travaux de Proudhon en espagnol. L’anarchisme proudhonien influa une partie des républicains fédéralistes de la prelière république. Pi souhaitait réduire au maximum les pouvoirs de l’État et graduellement imposer un ordre économique socialisé, inspiré du mutualisme.

Le gouvernement de Margall développa une série de propositions qui furent présentées à l’assemblée constituante chargée de débattre sur la rédaction d’une constitution républicaine. Les propositions gouvernementales comptaient entre autre le rétablissement d’une armée régulière et d’un service militaire obligatoire pour tous (Jusqu’alors, les classes les plus riches de la société pouvaient échapper au service), la séparation de l’Église et de l’État, la journée de huit heures, la fin de l’esclavage et du travail des enfants, l’éducation gratuite et obligatoire pour tous, et enfin l’autorisation aux travailleurs de se syndicaliser.

Caricature représentant la république déchirée entre les centralistes libéraux, présentés ici sous les trains d’un bourgeois, et les fédéralistes, plus proches du peuple.

L’assemblée constituante fut néanmoins incapable de prendre des décisions du fait de sa division et du chaos qui y régnait constamment. Protestant contre ce chaos, et considérant que le gouvernement fédéral de Francisco Pi avait trahi ses engagements en cherchant à imposer ses propositions, les fédéralistes les plus radicaux, surnommés les « intransigeants », quittèrent l’assemblée.

Le 30 Juin, une première insurrection de courte durée eu lieu à Séville, où fut proclamée la « république sociale ». À sa suite se propagea dans le sud et l’est de l’Espagne une vague révolutionnaire.

III/La rébellion cantonaliste

Carte des insurrections

Le 9 Juillet, la ville d’Alcoy se souleva à son tour contre le gouvernement. Le Canton de Cartagène suivit le 12 Juillet, Valence le 13, Séville à nouveau le 18, Cadix le 19, Grenade le 20, ou encore Cordoue le 23. Certaines des insurrections furent pacifiques, d’autres se firent dans la violence. Face à la rébellion des intransigeants, Francisco Pi y Margall démissionna ; il fut remplacé par Nicolàs Salmeròn.
Les cantonalistes adoptèrent comme symbole le drapeau rouge. Le 22, les insurgés établissèrent à Cartagène un « directoire » provisoire, ayant pour objectif de donner une unité au mouvement cantonal, théoriquement sans le diriger. Les trois principaux membres du directoire étaient Antonete Galvez, Juan Contreras et Eduardo Romero Germes.

Juan Contreras (1807-1881)

Le 26 Juillet, le directoire fut étendu à neuf membres, puis fut renommé le 27 « Gouvernement provisoire de la fédération espagnole ».
La rébellion fut assez hétérogène dans ses manifestations. Chaque ville révolté forma son propre canton et publia ses propres proclamations et manifestes, dont les termes pouvaient varier. Généralement, les cantons insurgés se prononçaient en faveur de reformes sociales et du fédéralisme, mais souvent proclamaient également la défense de « la morale, la justice, la loi, la propriété et la famille ».

IV/Les anarchistes dans la rébellion

L’anarchisme était beaucoup plus influent en Espagne que le communisme ; aussi les anarchistes participèrent activement à l’insurrection aux côtés des cantonalistes.
Le canton de Séville, proclamé une première fois le 30 Juin, ne dura que deux jours ; puis fut à nouveau proclamé le 18. Des anarchistes y participèrent. Le manifeste qui fut publié par le canton de Séville dénonçait le centralisme gouvernemental, considérant l’assemblée constituante comme illégitime, et appelant à l’indépendance de l’Andalousie ainsi qu’à la formation d’une fédération ibérique pour permettre la « régénération sociale et politique » de l’Espagne.

Le Canton de Cadix fut proclamé le 19 Juillet. Fermìn Salvochea, très influencé par les tendances anarchistes de la première internationale des travailleurs (l’AIT, de 1864 à 1876) dont il était membre depuis 1871, et qui était maire de Cadix avant le soulèvement, fut élu président du comité administratif du canton de Cadix.

Fermìn Salvochea (1842-1907). Il fut exilé après l’insurrection et renonça à retourner en Espagne après son amnistie. Il devint résolument anarchiste à partir de ce moment-là, étant désabusé par la voie réformiste.

Les mesures prises à Cadix comme à Séville restèrent néanmoins très limitées, autant du fait de la rapide suppression de l’insurrection que par les positions modérées imposées par la coopération avec les cantonalistes ; le canton de Séville fut réprimé le 31 Juillet, celui de Cadix le 4 Août.

La « Révolution du pétrole » d’Alcoy

Symbole de la FRE-AIT

Le canton d’Alcoy fut le seul lieu où la révolution cantonaliste fut clairement motivée par des idéaux anarchistes.

Alcoy était à l’époque une ville assez industrialisée, dont la population appartenait majoritairement à la classe ouvrière.
Depuis 1872, la ville était devenue la base principale de la FRE-AIT (La « Fédération Régionale Espagnole de l’Association Internationale des Travailleurs »), organisation à tendance bakouniniste.

Plus d’un quart de la ville adhérait à la fédération.
Le 7 Juillet, un meeting ouvrier vota la grève générale et envoya au maire de la ville, Augusti Albors, une délégation présentant les demandes des travailleurs de la ville. Tout en faisant croire à sa neutralité, Albors envoya secrètement à la ville voisine d’Alicante une demande de mobiliser des troupes pour réprimer la grève.
Albors dénonça ensuite l’attitude des grêvistes ; qui en retour exigèrent sa destitution. L’insurrection éclata quand les forces de l’ordre tirèrent sur les manifestants, qui finirent par se rendre maîtres de la ville après plusieurs heures d’affrontement. Le nom de « Révolution du pétrole » provenait du fait que plusieurs des bâtiments où s’étaient retranchées les gendarmes espagnols furent incendiés.

Une commission fut mise en place, Severino Albarracin à sa tête.

Severino Albarracin (1850-1878)

Les troupes gouvernementales envoyées par Alicante entrèrent dans la ville le 13 Juillet, mettant un terme à l’insurrection, alors même que parallèlement le canton de Cartagène entrait en insurrection.

V/Épilogue

Cartagène bombardée par les troupes gouvernementales.

La large majorité des cantons insurgés furent réprimés fin-Juillet/début-Août 1873.
Engels profitera de l’échec de la commune d’Alcoy pour faire un compte rendu au vitriol de l’action des Bakouninistes espagnols, critiquant leur alliance à la petite-bourgeoisie cantonaliste.
Seul, le canton de Cartagène tint plus de six mois , étant définitivement maté le 12 Janvier 1874, après que plus de 27.000 obus d’artillerie aient été tirés sur la ville.
En Janvier 1874, Francisco Serrano renversa le gouvernement espagnol et établit une république unitaire après avoir dissout les cortès. En Janvier 1875, la monarchie constitutionnelle était rétablie, avec l’arrivée au pouvoir d’Alphonse XII.

Bibliographie :

-Maria Postigo, 2017, « Federalism and the spanish first democratic republic, 1873-1874 », Université de Malagà, Espagne, 8p.
-Juan Antonio Lacomba, 2001, « Cantonalismo y federalismo en Andalucià : el manifiesto de los federales de Andalucià », Université de Malagà, Espagne, 9p.
-Friedrich Engels, 1873, « Bakuninists at work : an account of the spanish revolt in the summer of 1873 », Volkstaat, in Engels « Internationales aus dem Volkstaat (1871-1875) », 1894, Berlin
-Àngel Luis Cervera Fantonà, 2017, « La sublevaciòn cantonal de 1873 », Valence, 26p.

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