L’insurrection d’Ilinden-Préobrajénié (1903) et les communes de Strandzha et Kruševo

Drapeau de la république de Kruševo avec les inscriptions « La Liberté ou la Mort – Tchéta de Kruševo »

Drapeau de l’ORIM

L’insurrection d’Ilinden-Préobrajénié fut une insurrection à caractère indépendantiste, socialiste ainsi qu’anarchiste, ayant eu lieu en 1903 en Macédoine et en Thrace, territoires à cette époque occupés par l’empire Ottoman. Cette révolte, menée par l’ « Organisation Révolutionnaire Intérieure Macédonienne » (ORIM), vit l’établissement bref des communes de Kruševo et de Strandzha, la première à caractère socialiste et républicaine, la seconde à caractère anarchiste.

I/Le contexte historique

Carte de l’empire Ottoman en 1900

Au début du XXème siècle, l’empire Ottoman était devenu « l’homme malade de l’Europe » selon l’expression du Tsar Nicolas 1er.
Diminuant territorialement depuis le début du XIXème (Guerre d’indépendance grecque, perte de l’Algérie, de la Tunisie et de l’Égypte), souffrant d’une économie et d’une administration inefficaces, et ayant été défait par la Russie lors de la guerre Russo-turque de 1877-1878, l’empire s’approchait inexorablement de sa fin.

Abdülhamid II (1842-1918). Autoritaire et paranoïaque, il fut surnommé le « Kizil Sultan » : le « Sultan Rouge ».

Après une tentative de réforme sous le règne de Abdulaziz (de 1861 à 1876), l’empire connut un tournant autoritaire sous le règne de Abdülhamid II de 1876 à 1908.
Historiquement très tolérant à l’égard des minorités ethniques et religieuses vivant à l’intérieur de ses frontières, l’État ottoman établit sous l’action de son nouveau Sultan une centralisation de l’administration et un renforcement du pouvoir imperial. L’idéologie panislamique fut promue pour pouvoir contrecarrer les velléités indépendantistes de certaines ethnies de l’empire. La répression du nationalisme arménien entre 1894 et 1896 mena ainsi à la mort de plus de 200.000 arméniens (Les massacres hamidiens).

II/L’Organisation Révolutionnaire Intérieure Macédonienne (ORIM)

Hristo Tatartchev (1869-1952) ; il fut l’un des fondateurs et le premier leader de l’ORIM

Les nouvelles mesures répressives de l’empire ottoman menèrent à la radicalisation des mouvements indépendantistes.
C’est ainsi qu’en 1893 fut fondée à Thessalonique l’Organisation Révolutionnaire Intérieure Macédonienne.
En pratique la majorité des membres de l’organisation étaient bulgares ; de fait la dénomination de « Macédonienne » faisait référence aux habitants de la Macédoine plutôt qu’à une ethnie particulière.

Dame Gruev (1871-1906), l’un des fondateurs de l’organisation

L’objectif de l’organisation était de réaliser l’indépendance des territoires des balkans vis-à-vis de l’empire ottoman. Néanmoins les membres de l’ORIM étaient en désaccord sur le programme à réaliser.
L’aile gauche de l’organisation, composée des membres plus jeunes de l’ORIM, adopta des positions politiques internationalistes, socialistes voire anarchistes, et souhaitait la réalisation d’une fédération panbalkanique à l’issue de l’indépendance. L’aile droite, quand à elle formée des membres les plus anciens, était favorable au rattachement de la Macédoine et de la Thrace au royaume de Bulgarie.
Dans un premier temps, l’ORIM se limita à la distribution de propagande pro-indépendantiste.

Mikhaïl Guerdjikov (1877-1947). Militant anarchiste, il rejoigna l’organisation révolutionnaire en 1899 et devient l’un des leaders de son aile gauche.

Gotse Delchev (1872-1903). Ayant rejoint l’organisation en 1897, il devint socialiste sous l’influence de Guerdjikov et en conséquent devint la principale figure de l’aile gauche de l’ORIM. De 1902 à 1903, il était le leader des « Tchétas » de l’organisation.

La découverte en 1897 par les autorités ottomanes d’une cache d’arme de l’ORIM à la frontière bulgare (L’affaire de Vinitsa) et la répression qui suivit mena à la formation par les révolutionnaires de groupes de guérilleros, nommés « Tchétas » (Les membres des tchétas étaient nommés les « tcheniks » et étaient dirigés par des « voïvodes »).
Le mouvement abandonna la propagande au profit de l’action directe, de la propagande par le fait.

III/La préparation de l’insurrection

Ivan Gervanov (1869-1907). Principal leader de l’aile droite de l’ORIM, il fut à l’origine de la décision de lancer une insurrection. Arrêté par la police ottomane avant l’opération, il n’y participera pas.

En Janvier 1903, Ivan Garvanov proposa au congrès de l’ORIM à Thessalonique d’organiser une insurrection de masse contre l’empire ottoman. L’aile droite était favorable à cette proposition, car elle espérait que la révolte pousserait la Bulgarie à déclarer la guerre à l’Empire Ottoman.
L’aile gauche en contrepartie s’opposait à cette proposition perçue comme « irréaliste » et « prématurée ». Un compromis fut atteint et décision fut prise de ne lancer qu’une insurrection limitée, basée sur la guérilla, ceci du fait que la population n’était pas suffisamment armée ni mobilisée pour une révolte de masse.

Insurgés Tchetniks

Des milices furent composées dans les régions où l’insurrection était supposée débuter. Lors du congrès de Pétrova-Nivo du 28 au 30 Juin, la date de l’opération fut fixée au 10 Juillet ; mais Mikhaïl Guerdjikov, délégué par les milices de la province d’Edirne qui n’étaient pas encore prêtes à l’action, demanda au report de la date au 2 Août du calendrier Julien, c’est-à-dire au 20 Juillet. La demande fut acceptée.
Dans sa déclaration de l’insurrection, le comité central de l’ORIM appela non seulement la population macédono-bulgare mais aussi les turcs à se révolter, au motif selon lequel eux aussi étaient victimes de la violence du régime d’Abdülhamid II (Néanmoins, cette vision internationaliste de la lutte contre l’autoritarisme n’empêcha pas certaines Tchétnas nationalistes de perpétrer des actions violentes contre les populations turques ou grecques durant l’insurrection).

Nikola Karev (1877-1905). Adhérant au socialisme, il fut à la tête des troupes insurgés en macédoine et fut à l’origine de la création de la commune de Kruševo.

IV/L’insurrection d’Ilinden et la commune de Kruševo

Carte des insurrections

Carte de la Macédoine

L’insurrection débuta à la date prévue. Le secret de la date de l’insurrection n’ayant pas été éventé, l’effet de surprise avantagea l’ORIM.
Les garnisons ottomanes furent attaquées, plusieurs ponts furent démolis à coup d’explosifs pour ralentir l’acheminement des renforts ottomans et de nombreuses lignes télégraphiques furent coupées.
800 insurgés menés par Nikola Karev encerclèrent et capturèrent la ville de Kruševo dans la nuit du 20 au 21 Juillet. Le 22, la commune de Kruševo était proclamée. Un conseil de 60 membres fut élu, comprenant des représentants des trois groupes ethniques de la ville : Bulgares, grecs et aroumains. Une commission de 6 membres (deux de chacune des trois ethnies de la ville) fut également désignée pour organiser l’administration.
La commune de Kruševo était d’inspiration socialiste et visait à abolir la propriété privée.
Les 22 et 23 Juillet, un détachement turc tenta en vain de déloger les insurgés occupant Kruševo

Insurgés Tchnetniks de l’escouade de Pito Guli

Après trois jours de combat, les rebelles capturèrent également les villages de Smilovo et de Kleisoura (près de Kastoria). C’est dans cette zone, au sud-ouest de la Macédoine actuelle, que les insurgés furent les mieux organisés.
Dans la région de Demirkhasar, 1000 insurgés chargés d’attaquer les garnisons ottomanes et de couper les lignes de communication purent capturer plusieurs villages sans rencontrer de résistance.
Dans la province de Lerin, où se trouvaient environ 500 insurgés, la révolte fut moins bien organisée et se limita principalement à des actes de sabotages (Les lignes télégraphiques en Lerin et Bitola furent coupées, plusieurs ponts furent détruits).
À Orhid, le manque d’armement découragea les insurgés qui se contentèrent de mener quelques escarmouches ; ainsi qu’à Kicevo ou dans la région de Thessalonique.
Dans la région de Serres, les insurgés menés par Yane Sandanski parvinrent à retenir temporairement une force ottomane très importante (environ 20.000 combattants turcs).
Le nombre d’insurgés ayant participé à l’insurrection d’Ilinden fut de 14 à 16.000 tchetniks.

La commune de Kruševo fut écrasée le 30 Juillet à l’issue de la bataille de Sliva. 600 insurgés s’opposèrent à 3000 soldats de l’armée régulière ottomane dans la forêt de Mečkin Kamen.

Pito Guli (1865-1903). Avec Nikola Karev, il était le leader des insurgés à Kruševo. Il fut tué à la bataille de Sliva.

Photo de la ville de Kruševo.

Après la répression de la commune de Kruševo, les insurgés furent peu a peu repoussés. Le 19 Septembre, le comité central décida de mettre un terme à l’insurrection.

V/L’insurrection de Préobrajénié et la commune de Strandzha

Carte du Strandzha

Dans le Strandzha, aux bords de la mer noire, Guerdjikov lança parallèlement à Ilinden une autre insurrection, celle de Préobrajénié.
Les principales zones de l’insurrection furent les villes de Malko Tarnovo, Lozengrad, Bunarkhisar, Edirne et Tsarévo.
L’opération permit d’établir dans le Strandzha une commune qui dura plus de 20 jours. Un mode de prise de décision communautaire fut mis en place, sur base de démocratie directe. Les villages devinrent autonomes, mirent sur pied leur propres forces d’autodéfense, nommèrent des délégués et formèrent des commissions locales. Contrairement à Kruševo, les tchetniks n’imposèrent pas de pouvoir politique.
La propriété privée fut abolie, les fermes devinrent des coopératives pour un bref moment.

Photo du paysage du Strandzha

L’expérience fut stoppée quand l’armée turque, ayant mobilisé en renfort plus de 40.000 fantassins et cavaliers, écrasa les 4.000 tchetniks du Strandzha le 8 Septembre.

VI/Épilogue

Combattants de l’ORIM capturés par l’armée turque

La répression des deux insurrections mena à de nombreux abus contre les populations civiles. L’échec de l’opération renforça la scission entre les deux ailes de l’organisation révolutionnaire intérieure macédonienne. La faction de droite, centralisatrice et favorable au nationalisme bulgare, se basa dans les districts de Salonique et de Skopje. L’aile gauche, fédéraliste, socialiste et internationaliste, se basa à Serrès.
L’affrontement entre les deux factions escalada, atteignant un niveau tel qu’il y’eu des affrontements armés entre les membres des deux groupes. Ainsi, Ivan Garvanov sera assassiné par Toder Panitza, provenant de l’aile gauche.

Dimo Hadzhidimov (1875-1924). Leader de l’aile gauche après la mort de Delchev et de Guerdjikov, il mourrut assassiné par un membre de l’aile droite de l’ORIM

La révolution des Jeunes-Turcs en 1908 mit un terme au règne d’Abdülhamid II. À la suite de cela, les factions de l’organisation révolutionnaire macédonienne abandonnèrent brièvement la lutte armée.
Les socialistes formèrent le « Parti Populaire Fédéral – Section Bulgare » (PPF-SB) et les nationalistes fondèrent l’Union des Clubs Constitutionnels Bulgares (UCCB), jusqu’à ce que ces deux partis soient dissouts par l’État Ottoman en 1909.
Les territoires européens de l’empire ottoman furent rattachés à la Bulgarie, la Grèce, l’Albanie et la Serbie à l’issue des deux guerres balkaniques de 1912 à 1913.

Carte des balkans en 1914

Bibliographie :
-Georgi Khadziev, « National Liberation and Libertarian Federalism », 1992, Sofia

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