L’Anarcho-collectivisme ou « socialisme libertaire » de Bakounine

Mikhaïl Bakounine (1814-1876) – Photographie par Nadar

Ouvrages principaux :
« Catéchisme révolutionnaire » (Bakounine)
« Dieu et l’État » (Bakounine)
« Fédéralisme, Socialisme et Antithéologisme » (Bakounine)

«L’homme le mieux doué par la nature n’en reçoit que des facultés, mais ces facultés restent mortes, si elles ne sont pas fertilisées par l’action bienfaisante et puissante de la collectivité.»
(Mikhaïl Bakounine)

 

NdA : Une nouvelle version de cet article, plus poussée et plus correcte, a été publiée ici.

 

Un approfondissement de l’Antiétatisme de Proudhon

L’anarcho-collectivisme, très proche du mutualisme, est largement issu de la pensée de l’anarchiste russe et ami intime de Proudhon, Mikhaïl Bakounine. L’anarcho-collectivisme a été défini notamment en opposition à l’anarcho-communisme sur certains points théoriques précis.

Bakounine revendique clairement sa filiation à Proudhon et s’inspire largement de ses théories ; il se veut développeur de la pensée du théoricien français. Bakounine portera plus en avant le principe d’abolition de l’État, la critique du « républicanisme bourgeois ». Bakounine définit clairement l’État comme ayant « mission de protéger l’exploitation du travail populaire par les classes économiquement privilégiées ». Les systèmes démocratiques issus de révolutions bourgeoises, c’est-à-dire menées par les classes favorisées de la société s’appuyant sur les classes travailleuses pour s’emparer du pouvoir, sont façonnés par les classes dominantes au profit de leurs intérêts.
Également, comme Proudhon avant lui, Bakounine s’oppose à la conception des Lumières de la liberté (« Ma liberté s’arrête là où commence celle d’autrui »), considérant que « ma liberté s’étend et se multiplie à travers autrui à l’infini » : en d’autres termes, l’égalité et la liberté d’association et de coopération sont nécessaires à la liberté.

Une évolution vis-à-vis du Mutualisme

Malgré la filiation évidente entre Bakounine et Proudhon, le premier s’opposera également au second et à ses successeurs sur certains points.
Bakounine critiquera la tendance conservatrice du proudhonisme (Bakounine était ainsi partisan de l’amour libre et de la libération de la femme) et son opposition aux pratiques révolutionnaires.
Au sein de la première Association Internationale des Travailleurs (l’AIT, de 1864 à 1876), les bakouniniens s’allieront aux marxistes contre la frange proudhonienne, qui, du fait des discours parfois très ambigus de Proudhon, en étaient venus à défendre la propriété privée. Pour autant, Bakounine ne les considérait pas comme de fidèles successeurs à la pensée du « père de l’anarchisme ».

L’anarcho-collectivisme est en fait un tri dans l’œuvre diverse et éclectique de Proudhon, visant à conserver l’ensemble des théories fondamentales et en critiquer les digressions et les contradictions.
Dans son rapport avec le marxisme, l’anarchisme de Bakounine adoptera notamment la vision matérialiste de Marx et en appréciera le caractère clair et synthétique de sa critique du capitalisme.

Les anarchistes contre les marxistes : théorie d’une révolution libertaire

« Je déteste le communisme, parce qu’il est la négation de la liberté et que je ne puis concevoir rien d’humain sans liberté. Je ne suis point communiste parce que le communisme concentre et fait absorber toutes les puissances de la société dans l’État, parce qu’il aboutit nécessairement à la centralisation de la propriété entre les mains de l’État, tandis que moi je veux l’abolition de l’État… Je veux l’organisation de la société et de la propriété collective ou sociale de bas en haut par la voie de la libre association, et non de haut en bas, par le moyen de quelque autorité que ce soit. Voilà dans quel sens je suis collectiviste et pas du tout communiste. » -Bakounine dans Étatisme et Anarchie, 1873

Si la reprise critique du proudhonisme par Bakounine peut-être vue comme influencée par le « socialisme scientifique » de Marx, les anarcho-collectivistes vont aussi se positionner en opposition par rapport aux communistes.
Le recourt à l’État et aux partis révolutionnaires voulu par Marx est largement critiqué : aux yeux des anarchistes, prendre le pouvoir, même pour établir un état « prolétarien » , « temporaire » ou non, vaut autant que de ne pas faire de révolution du tout. La révolution doit être anti-politique, organisée par la base par les travailleurs associés er fédérés, et non pas dirigée par les élites intellectuelles de partis communistes centralisés. Bakounine voit dans la « dictature du prolétariat » quelque chose d’aussi mauvais que l’exploitation capitaliste.
Par ailleurs, l’organisation étatiste de l’économie ne fait donc que remplacer le patron par l’État, sans différence de condition pour le travailleur.

Une autre opposition entre les anarchistes et les marxistes était le statut de la classe paysanne. Tandis Marx ne cachait pas son mépris des populations rurales qui étaient selon lui « réactionnaires » ou du moins conservatrices et opposées au communisme, Bakounine estimait que la libre coopération entre la ville et la campagne serait efficace. Le principe de possession anarchiste permettant de sauvegarder l’autonomie des producteurs agricoles individuels et la libre disposition par eux du produit de leur travail, la paysannerie préféra historiquement les programmes libertaires à ceux des communistes autoritaires. En plus de cela, Bakounine ne s’opposait pas à soutenir le « Lumpenprolétariat » (Les déclassés, les franges miséreuses de la société) là où Marx s’y opposait catégoriquement. De fait, Marx pensait que seule la classe ouvrière pouvait aboutir à la révolution ; vision trop restrictive selon les bakouniniens

En pratique, les anarcho-collectivistes soutiennent la fédération et l’organisation démocratique de la production ; les fédérations de producteurs s’organisant librement et en dialogue constant avec les différentes organisations territoriales (Communes, régions…), cherchant à satisfaire au mieux les besoins des habitants, en premier lieu les populations les plus vulnérables (Enfants, vieillards, malades…) ; ceci à l’image de la confédération agro-industrielle de Proudhon.

Ils se distinguent néanmoins du mutualisme en mettant en avant la nécessité de rendre la rémunération des travailleurs proportionnelle à leur temps de travail et à la difficulté de ce travail (Un travail dégradant rapporte plus, par exemple) ; et envisagent de remplacer la monnaie par des bons de travail.

Après avoir lutté au sein de l’AIT contre la théorie étatiste de Marx, il sera évincé par ce dernier et exclu de l’Internationale lors du congrès de la Haye de 1872 ; alors même que les socialistes autogestionnaires proches de Bakounine étaient alors majoritaires. Le marxisme deviendra l’orthodoxie dans l’Internationale tandis que les anarchistes commenceront à organiser leur propre internationale.

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